Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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workshow Zoomorphie

 

Du document vers le débordement d’une fiction

 

Le projet Zoomorphie trouve ses fondements à partir d’une saisie photographique de la structure calcaire des oursins (Les Matrices).
Les oursins (Échinidés) constituent un groupe d’échinodermes* libres particulièrement diversifiés et adapté à la plupart des niches écologiques marines. La construction solide de l’oursin est un assemblage de plaques calcaires jointives, géométriquement organisées en cinq secteurs identiques qui forment un test rigide.
Lorsque l’organisme évolue dans l’écosystème de son milieu ambiant l’enveloppe structurelle de l’animal est invisible, elle est masquée par la présence d’un tissu dermique épineux.
La diversité de ces invertébrés marins recense plus de 900 espèces actuelles. Leur répartition géographique est cosmopolite, ils colonisent toutes les mers du globe à toutes les profondeurs de la zone littorale au domaine abyssal. Ces animaux exclusivement marins vivent à toutes les latitudes de l’équateur aux pôles, certaines espèces vivent également dans les milieux saumâtres des zones d’estuaire.
La structure résiduelle de l’objet révèle la marque d’une empreinte géométrique dont le motif est constitué de cinq modules rayonnants autour d’un axe central. C’est seulement lorsque la forme ovoïde est réduite à l’état squelettique que l’enregistrement photographique devient réalisable. L’inscription du dessin étoilé, ciselé en creux où en relief est un élément indiciel qui caractérise l’ensemble de la déclinaison morphologique. Le mode de représentation plastique situe le sujet unique de l’image dans un environnement neutre dépourvu de repères liés à son milieu d’origine.
Les images ordonnancées d’après un rapprochement typologique sons présentés sous forme de séquences. C’est selon un agencement combinatoire de ces objets-tableaux que l’unité picturale de ce vocabulaire devient perceptible.
Le protocole de cette approche normative ne se limite pas aux seules affinités documentaires, il réinscrit la nature de l’objet dans une dimension subjective et interprétative, le délivrant d’une condition strictement organique. La frontalité du point de vue et les négations de perspectives permettent d’établir une distance et d’enregistrer certains écarts face à l’intégrité du sujet.
Les dimensions variables du modèle bouleversé par un agrandissement normalisé creusent encore l’indétermination de cet «objet technique ». Malgré l’objectivité de l’image, le référent organique codifié disparaît derrière la chose figurée et permet peu d’accès à une identification intelligible.
Les indices qui attestaient de l’origine du modèle se sont progressivement dilués. La plus-value de l’objet, détourné de ses valeurs naturelles vers un hypothétique produit manufacturé, alimente l’idée fictive d’une conception industrialisée qui répondrait aux normes d’une économie imaginaire. Une suite de manipulations et d’interprétations de l’image révèlent désormais une nouvelle existence autonome du sujet, plutôt que le simple constat esthétique situé dans une veine exclusivement documentaire.

 


*Les 6 000 espèces d’échinodermes sont répartis en 5 classes : les oursins, les holothuries (concombre de mer), les astérides (étoile de mer), les ophiures et les crinoïdes (lys de mer)

 

 

D’une fiction vers un retour au réel

 

L’empreinte rayonnante qui caractérise la typologie du sujet photographique se situe à un stade de mutation. Le dessin pentamère est transféré d’une condition d’image photographique vers une correspondance recomposée dans l’espace tridimensionnel.
La nouvelle reconversion autonome du motif rayonnant s’est délivrée de la masse calcaire par une métamorphose. L’équivalence minimale du corps étoilé, schématiquement réduit à un simple signe neutre et normalisé se propage dans l’espace du monde réel, s’annexant de nouveaux territoires.
L’architecture symétrique du plan étoilé, constitué de cinq modules rayonnants autour d’un axe central est assemblé selon un plan de construction logique. Les matériaux constituant le support géométrique représentent autant de déclinaisons selon l’enjeu et les spécificités topologiques de sa surface d’inscription. La superficie variable de cette signature visuelle évolue proportionnellement en fonction d’une échelle de l’environnement ou des éléments utilisés à sa construction. La plupart du temps, il est question d’habiter un lieu, un territoire, en interrogeant une situation.
L’appareil pentamère peut pénétrer l’ensemble architectonique de l’espace d’exposition ou s’insinuer dans un environnement soumis à l’influence de la mer. En explorant l’écosystème du littoral ou d’un estuaire, l’empreinte rayonnante qui fusionne avec la matière ambiante retrouve ses origines par un retour à son milieu naturel.
Sensible aux mouvements absurdes du monde, le projet interroge une dégradation du paysage littoral ou fluvial provoqué par une intensification des activités humaines.
En débordant d’un vocabulaire artistique, la nature polysémique du modèle pentamère peut encore se définir comme un instrument qui va engendrer une prise de fonction.
Aux caractéristiques classiques appartenant à la sculpture, s’ajoute une dimension d’usage ou l’œuvre se définit comme un objet fonctionnel, instaurant un mode relationnel avec un utilisateur. Le glissement de la sculpture à l’instrument replace la structure étoilée sur une frontière poreuse séparant difficilement l’œuvre de l’outil, mais dont la forme ne découle pourtant pas de la fonction.
Réactif aux situations de confrontations applicables, cette valeur instrumentale trouve ses points d’ancrages dans les flux culturels et économiques d’un tissu maritime, ou par certaines résonances avec des applications de recherches scientifiques.
À travers les situations de rencontres des lieux et des milieux susceptibles d’intégrer une présence du signe pentamère, chaque dispositif peut révéler une autonomie ou un métissage hybride engendrés par la dépendance d’un contexte. Le langage de l’œuvre ouvert à de multiples régimes de lectures établit des réseaux de relations sociologiques ou écologiques avec son espace de réception. Les métamorphoses successives du dessin étoilé, transposé à la frontière de plusieurs mondes, débouchent sur une hiérarchisation des œuvres intégrées aux dimensions de l’espace et celles du temps.