Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Yaël Pachet - Les Sables d’Olonnes

 

Et si tous les textes ne parlaient que de ça : de ne pas savoir donner d’alibi à la logorrhée difforme qui fait de nous des êtres debout, les lèvres molles, comme on dit des chiens il ne leur manque que la parole, des êtres qui entendent mais écouter quoi en particulier, si le texte ne dit que cette perpétuelle hésitation de l’homme devant les jeux multiples du langage, choisir le basson ou la flûte ? l’accord ou l’arpège ? alors un texte sur les Sables d’Olonne, sur l’ensablement, l’échouement, le naufrage dans les sables, décrirait au mieux cette sensation perpétuelle des mots échoués, du langage comme un trop grand cargo rempli de pétrole, menaçant de verser, de se débarrasser de toute sa cargaison, de ses matelots, et de la propension en général des bateaux à faire des vivants des morts. Oui, tant qu’on ne parle pas, tant que tout n’est pas dit, tant que l’articulation n’a pas saucissonné le grand saucisson de ce qui nous tracasse à l’intérieur, les jeux ne sont pas faits, la mort attendra. Au Grand Casino des Sables d’Olonne, auquel Eiffel prêta un peu de son regard, et qui fit la réputation des Sables longtemps, parce qu’on pouvait y aller en train, et tout était dit, mais qu’une fois là-bas, on pouvait y perdre son argent, et cela donne définitivement quelque chose à raconter tout en vous en retirant définitivement l’envie, les joueurs regardent leurs sous se dissoudre pendant que les bateaux passent et s’échouent sur la plage. La Valette en 1889, une cargaison d’alcool perdue. Le trois-mâts anglais Sodium en 1893 se fracasse sur le brise-lame de la grande Chaume, l’or noir se baigne dans le port. « Et peut-être les mâts sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les  naufrages sans mats, sans mats, ni fertiles îlots. »
La première guerre mondiale vient, elle tue, elle détruit aussi les bâtiments, pour bien montrer aux hommes que la mort ne suffira pas à renflouer la dette. Belle leçon, merci. Le Grand Casino est transformé en hôpital pendant la première guerre, le ténor sablais Léon David y chante pour remonter le moral des troupes en 1915, « mais ô mon cœur, entend le chant des matelots »,  le Casino accueille des soldats belges à la deuxième, puis est occupé par des Allemands qui l’entourent de blockhaus, dynamités dans la nuit de leur départ, le 27 août 1944. On le laisse à l’abandon, on le démolit en 1950. L’année d’après on le reconstruit et il faut attendre 1976 pour voir la façade transformée style « 2001 l’odyssée de l’espace » mais il faut croire que cela ne suffit pas, le casino est à nouveau détruit en 1995 pour être reconstruit en 1998, fondu avec un centre des Congrès, l’office du tourisme et une salle de spectacle.
Sur le remblai, construit pour empêcher l’ensablement des Sables, construit pour résister à la mer, et pour s’y promener en y mangeant des glaces, je m’avise encore une fois de mon angoisse, fidèle, vigoureuse à sa manière, de ma solitude, grand mystère de l’autre, identité même pas la peine d’y penser, amour, amour… Aux Sables d’Olonne, vivait autrefois la chanteuse Florelle, retirée de la scène, avec des souvenirs de tournage en compagnie de Pabst, Yves Allégret, René Clément, Jean Renoir, Fritz Lang, des souvenirs aussi de l’Opéra de Quat’sous qu’elle chantait en français bien sûr à cette époque on chantait en français les opéras et l’on articulait convenablement pour que le public comprenne les paroles.. Probablement qu’elle s’y promenait, sur le Remblai, les yeux rivés sur la mer. Où suis-je ? n’est pas la question, mais plutôt quand, quel est ce présent qui m’enchaîne et me révolte, me demande à chaque instant de recalculer le stock de ma vie et le compte des acquis et des pertes : ce qui était présent doit devenir passé, l’avenir se transforme en présent, il faut l’accueillir et le perdre aussitôt. Dans le roman Tendre est la nuit de Fitzgerald, le beau Nick Diver regarde la mer depuis un port : la mer est l’avenir, le port, c’est le présent et derrière soi, la terre, c’est le passé. Faire les cent pas sur le remblai du présent, se retourner sur soi-même, jeter ses regrets au vent, écouter les vieilles chansons, les vieux poèmes : « Fuir là-bas, fuir. Je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux. »
Alors que le port de Talmont s’envasait, inexorablement, le prince de Talmont, Savary de Mauléon, décide  de l’existence des Sables d’Olonne (au XIIIième siècle). On partira du port des Sables d’Olonne pêcher la morue, les armateurs y construiront de belles maisons, la ville sera riche de sa pêche au moins jusqu’au XVIIIième siècle, ensuite ce sera le tourisme, les chemins de fer, la thalasso… L’ennui, la distraction, devenues des denrées commerciales, devenues le sujet, l’objet, l’intérêt, la plus value d’une ville ensablée dans le vingt et unième siècle, comme nous tous, ensablés dans l’ennui d’une société qui se nourrit au sens propre de l’Ennui. « Un Ennui, désolé par les espoirs cruels, croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs. »
Se dire adieu aux Sables d’Olonne, au restaurant, après dîner, avant de repartir en voiture et de s’engueuler encore et encore, et de se faire peur, pour rien, par colère, parce que l’existence, certains soirs, se distille tout simplement en jus de colère et de haine.
Ou bien venir aux Sables d’Olonne voir les petits tableaux désespérément colorés du peintre allemand devenu danois : Emil Nolde. Il avait pris au début du fléau allemand la carte du parti nazi, pensant bien faire, défendu par Goebbels qui lui avait acheté quelques aquarelles pour décorer son appartement. Et puis son art avait été classé dans la grande catégorie de l’art dégénéré, on lui avait interdit de peindre, confisqué son matériel, alors il peignait ce qu’il appelait ses « tableaux non-peints », il peignait des fleurs et des fleurs et des petits personnages à la figure ronde, parmi les fleurs. A l’abbaye de Sainte-Croix, un été, Erick était resté allongé une heure sur un banc, dans l’exposition, la dépression le couchait là, mais il regardait, tout en gardant allongé son grand corps en grand souffrance amoureuse et il écoutait la musique qui était diffusée avec une vidéo, identifiait certaines sonates de Brahms. Elle, avait longuement hésité à venir, la plage ou Nolde, Nolde ou la plage, et puis les conflits amoureux qui vous empêchent de vous déplacer, vous clouent au sol d’angoisse, mais j’avais fini par la persuader de venir aux Sables d’Olonne. Viens donc avec nous aux Sables d’Olonne voir les aquarelles de Nolde, on y va en voiture, avec une couverture élimée sur les épaules, celle des quelques mots qui nous délimitent un champ, toujours le même où que l’on soit, viens avec nous te jeter dans l’instant « comme un oiseau ivre d’être parmi l’écume inconnu et les cieux », pourquoi ne pas se déplacer un peu, même si cela coûte une inquiétude comme un saignement de l’âme, pour aller voir quelques aquarelles de Nolde. Accompagnez-moi aux Sables d’Olonne, face à la mer comme le seul avenir qui vaut la peine d’être conçu, le dos tourné au passé, avec sur les épaules un mantelet cousu par Mallarmé, devant les fleurs non-peintes d’Emil Nolde, les fleurs non peintes de la vie non vécue. Et ils avaient accepté de me suivre…

 

Yaël Pachet, mai 2010

 

Biographie de Yaël Pachet

 

Yaël Pachet est née en 1968 à Orléans.
Elle publie dans diverses revues : Po&sie, L’Animal, Théodore Balmoral, La Quinzaine littéraire, Ligne 8, le journal de l’opéra national de Paris, la revue 303, Les moments littéraires ou encore la revue littéraire des éditions Leo Scheer.
Elle est également, depuis 1998, choriste au sein du chœur permanent d’Angers-Nantes Opéra.
On est bien, on a peur, son premier livre, a paru en octobre 2002 dans la collection «Minimales» de Verticales. Elle a publié ensuite Mes établissements (Verticales, 2004) et Point de vue d’un lièvre mort (Argol, 2006).