Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Sophie Braganti – Oléron
lecture sonore par Sophie Braganti

 

CHAMBRE À AIR

 

Ils commençaient à tourner en rond.
Elle ne sait pas comment elle a échoué ici. Comment du petit port de Boyardville où ils s’étaient donné rendez-vous elle a échoué. Son vélo rouge elle ne sait pas comment il l’a conduite sur le chemin qui longe les marais salants en allant vers la Perrotine. Elle roulait avec deux compagnons de route en vacances dans une caravane voisine de son cabanon. Devant eux les nattes dans le vent elle menait le peloton au hasard des croisées des pistes de sable. Soudain car c’est arrivé peu de temps après leur départ elle n’entend plus leur pédalier s’activer ni leur halètement. C’est là qu’elle s’aperçoit qu’elle est seule toute seule maintenant se demande depuis combien de temps se demande où ils sont. Se dit qu’elle a roulé trop vite. Reconnaît que dans la liberté que donne l’espace elle les a un peu oubliés. Mais peut-être lui font-ils une farce se cachent-ils derrière un pin à l’ombre d’une dune des buissons dans l’axe de la lune qu’on voit en plein jour tellement l’air est translucide ici. Mais peut-être se couchent-ils à fond de cale d’un rafiot ont-ils bifurqué dans l’un de ces chemins sauvages où le varech sèche les roseaux revêches. Ils vont réapparaître c’est sûr avant que le soleil ne soit avalé par les sables c’est ce qu’elle croit un moment elle se le dit.
L’air marin l’avait grisée. L’iode décuplait les forces de ses muscles à peine adolescents. L’air cristallin diffusait une couleur dorée qui liait les éléments du paysage entre eux. L’espace n’était qu’un ensemble unifié que rien ne troublait entre gris et vert. Le vélo était recouvert de sable et d’embruns. Tous les jours il fallait lui donner un coup de chiffon enlever l’aspect graisseux et rendre un peu d’air neutre aux chambres à air.
De la Perrotine le trio échevelé devait rejoindre le Phare de Chassiron. C’est ce qui était convenu. Ils avaient emporté leur MP3 et voulaient écouter de la musique sur la falaise en grignotant des barres de céréales en jetant des pierres dans l’eau jouer à qui loin loin ils voulaient. En ce mois de juillet ils avaient entendu parler de la fête foraine avec ses manèges et ses stands de tir.
Mado aime bien les jeux de fléchettes harponner des ballons de couleur agités dans un cadre au fond blanc. Elle les regarde se mélanger sans qu’elle puisse en viser un en particulier. Elle se moque bien de gagner une peluche ou une lampe de poche. Mais elle aime ce petit bonheur la chance qui fait claquer les boules de plastique dans un son sourd. Elle aime cette impression futile que les autres ballons rescapés ont plus de place pour leurs rotations anarchiques comme des animaux traqués dans un champ. Tout en ayant l’illusion de s’enfuir dans l’espace ils avaient moins de chance d’échapper à l’œil vif qui les mettrait en joue. Faire mouche sans courir après la gagne. La loterie. Les garçons ils préfèrent s’installer dans les manèges à grande vitesse lancés à longs cris des filles égosillées. Vocalises hystériques mais il est de bon ton de dire dès le retour à terre trop génial truc de ouf alors que le visage est livide et l’estomac yoyo.

 

Elle a bien fait le tour des dunes circulé dans les allées boisées jusqu’à s’éloigner du périmètre fixé par les parents. Par moment on la voyait se précipiter vers des cyclistes qu’elle avait devinés au loin comme si elle les avait attendus. Avait cru deviner des silhouettes identiques à celles des garçons. Elle allait jusqu’à les appeler lançait leur prénom en l’air comme des dés son cri s’effaçant dans le vent avec son enthousiasme quand elle s’apercevait que rien ni personne excepté un chien égaré et famélique ne répondait à ce qui se permutait en invectives. Elle a bien demandé à des scientifiques qui recueillaient du zooplancton si le phare était encore loin. Mais nous sommes de Villefranche-sur-mer lui ont-ils répondu. Nous ne sortons pas de nos laboratoires qui se trouvent sur place sur ces quelques mètres de vases et sur le bateau devant toi. Si tu reviens demain matin, dit une étudiante, on pourra t’expliquer tout ce que l’on peut faire avec ces trésors microscopiques, mais il faut comprendre le biotope avant… Tu ne les vois pas mais ils ont une vie organique propre je te parlerai des animaux comme les ascidies ou les échinodermes et de cette approche ” évo-dévo ” qui m’intéresse beaucoup. J’ai continué cette filière en venant travailler à Villefranche sur une méduse et en fait je me sers de cet organisme-là pour essayer de comprendre comment à partir d’un oeuf d’une cellule qui semble ne pas présenter d’organisation particulière comment on peut arriver à un être aussi élaboré et complexe qu’une méduse et la biologie du développement sert à comprendre comment l’embryon fait pour mettre en place les différents feuillets pour organiser un être tout entier. C’est intéressant de voir tout ce qu’il y a dans la mer je m’intéresse à une méduse en particulier la Clytia hemisphaerica. C’est une toute petite méduse qui fait un centimètre de diamètre qui vit en Méditerranée et c’est un très bon modèle pour étudier car les embryons sont tout à fait transparents le cycle de vie est relativement rapide. On est une équipe mais chacun son domaine comme si on était chacun sur une île. La bête qui me sert de modèle comparatif sur Oléron est… Mado n’écoutait pas.
Elle entendait seulement au-dessus d’elle les giclées d’air fouettées par les ailes. Les goélands réussissaient d’innombrables et vains piqués vers les casiers des pêcheurs à quelques brasses des fermes aquacoles. Les cris des mouettes semblaient foncer sur elle comme pour la prévenir mais la prévenir de quoi. Elle connaissait le film de Hitchcock vu au collège en cours d’anglais. Elle se repassait quelques scènes de mémoire. Ses yeux se fixaient alors sur les câbles électriques en file indienne qui étaient peut-être installés pour leurs patientes attentes et voraces observations que nul ne pouvait confondre avec du repos. Mais les palmipèdes ne se posent pas sur des fils.
Mado doit s’arrêter. Les roues du vélo l’imposent. Un peu d’air. Pomper. Mado respire. Du vent dans les voiles noires. Il fallait bien ça pour reprendre ses esprits. Où chercher les amis qui se sont dissous avec les embruns. Où frapper. Où sont-ils partis avec leurs secrets solubles engloutis dans les coquilles déterminées des marennes. A chaque coup de pompe une question. Vers l’Est. Mais sur une île y a-t-il un seul point cardinal. De quel côté que son regard périscope il revient sur ses pas. Comme si de leurs traces elle en avait fait le tour.

 

Mado commence à mollir. Ses mollets se dégonflent. Dommage pour Mado qui tenait tellement à arriver la première en haut de la falaise porter la première pierre à la manière des montagnards fiers de leurs cairns collectifs. Mais c’est elle qui est perdue. Mado se dit que le trio a éclaté comme ça comme l’autre jour la chambre à air gonflée à bloc. Ils étaient trois. Dans sa tête ils sont encore trois. Les Trois Mousquemers comme disaient les inventeurs du scaphandre autonome Cousteau Tailliez et Dumas. Mais deux wagons se sont détachés de la locomotive. Cela faisait plusieurs jours qu’ils ne se séparaient pas. Par analogie elle songe que si l’on sépare le TR de IO* pour mettre en évidence le binôme consonantique et vocalique ça donne ça une syllabe qui lui vient de ses origines italiennes IO je moi moi je. Alors elle se frotte les yeux. Sans le vouloir voilà que nous trions se dit-elle. Elle pleure doucement en do. Pas en ré. Elle ne peut pas réprimer la marée haute ni une solitudine lente et douce avec le sel des larmes qui rejoint les sillons d’eau de mer saumâtre infiltrés dans la pâte grise et vivante. Mado s’agrippe à un vieux piquet mât vermoulu d’un navire en détresse. Les pirouettes du langage ne l’amusent pas plus longtemps que celles des loquaces volatiles.

 

Elle repart en poussant la bicyclette. Elle prend la direction des marais. Elle se souvient que l’un des deux garçons aimait circuler entre les petites pyramides de sel régulières. On dirait qu’ici les enfants ont remplacé les pâtés de sable par du sel. Slalomer en catimini entre les tas blancs qui accrochent la lumière jusqu’à éblouir puis les gris enfin les bruns. Elle ne comprenait pas comment il faisait pour sucer les cristaux de sel comme des berlingots. Les plus gros grains il les croquait pour faire son intéressant pensait-elle. Elle le traitait de chèvre. Et lui se jetait sur elle pour lui chiper sa bouteille d’eau. Peut-être avait-ils décidé un détour par là.

 

Les figures des goélands autour de la falaise. Remparts de cris autour des nids.
Les deux garçons étaient là. Depuis l’après-midi. Ils avaient pédalé derrière Mado puis en avaient décidé autrement. Viens on prend le raccourci à gauche. Ils l’attendaient assis sur la roche qui domine la mer avec leur groupe de rock chantant dans leurs oreilles pour eux seuls. Leurs chewing-gums n’avaient plus de goût depuis une heure mais ils ne se lassaient pas de ruminer. L’impatience croissant ils entreprenaient alors les 224 marches qui mènent au sommet du phare. Ils comptaient un peu sur le panorama jusqu’à la pointe de Chassiron qu’on appelait Le bout du monde pour livrer une fille sur un vélo rouge qui s’appelle Mado. Ils regardaient avec acuité la côte est vers le fort laissant les îles et la pleine mer puis vers la tour d’Antioche balise qui prévient des rochers. Mado m’a dit qu’elle viendrait dit l’un. Mais moi Mado ne m’a rien dit dit l’autre interdit. Au bout de quelques heures ne voyant pas Mado arriver ils ont levé le camp. Les écluses à poissons ils les avaient ignorées. Ils ont pris par l’Ouest. Mais c’est peut-être bien par l’Est. Sur une île y a-t-il un seul point cardinal. De quel côté que leurs regards balayent ils reviennent sur leurs pas. Comme si de leurs traces ils en avaient fait le tour.
Ils ont appuyé très fort sur le pédalier sont retournés au camping ont cherché leur amie sont passés au cabanon puis toutes ces questions ont fini par donner des trajectoires inquiètes et confuses.
Sont tous partis enfants parents chiens silences dans le crépuscule de la falaise. Le phare en éclaireur. La nuit absorbait les contours des paysages. On devinait les parois des rochers leurs aplombs leurs aplats presque doux qui s’émousseraient à la lumière du jour pour se creuser. L’humidité enduisait les épaules. Le gyrophare d’une ambulance de pompiers au plus près de la falaise achevait la course des enfants et de leurs parents. La brume. La mère de Mado se précipite. La mère de Mado se précipite vers un homme en blouse blanche. L’homme ajuste ses lunettes et se racle la gorge. En baissant la tête il explique d’une voix faible qu’il n’y est pour rien qu’il ne sait rien. Et qu’il était seulement entrain d’expliquer à un confrère les derniers résultats de sa modélisation sur l’étude des biocarburants. Que pour produire un litre de biocarbonate il faut telle surface traitée tels moyens. Que l’intérêt c’est que le phytoplancton ne pollue pas. Il prend le CO2 de l’atmosphère et une fois que le CO2 sera dans les huiles du carburant il sera rejeté dans l’atmosphère, il sera à nouveau transformé en dioxyde de carbone. On aura alors produit de l’énergie et utilisé de l’énergie avec un bilan nul au niveau des dioxydes de carbone. On n’augmentera pas l’effet de serre avec ce procédé. Quand vous prenez du pétrole au fond de la terre et que vous le mettez dans l’atmosphère sous forme de dioxyde de carbone vous augmentez la quantité de CO2 dans l’atmosphère. Le phare ici on l’oublie avant il fonctionnait au colza…
Un autre homme perça la nuit. Accompagné de deux gendarmes confits. Interrompit le chercheur. Le visage faiblement illuminé par intermittences il aborda sans hésiter l’oreille de la mère. Seules ses lèvres s’animaient. Blouse blanche masque de papier gants de latex. Mallette noire dans une main comme une boîte à outils. Etes-vous la mère. Depuis quand votre fille était-elle partie. Je ne l’ai pas encore vue. On pense que… Je suis là pour constater éventuellement que… un rapport. Nous gardons la bicyclette.
Elle avait viré au bleu.
On entendait la mer grossir. Les vagues happaient tout. Jusqu’à leurs voix.

 

 

Biographie de Sophie Braganti

 

Sophie Braganti, née en 1963 à Nice, écrit des récits, des nouvelles, un journal de mer, des poèmes et des textes pour des artistes aux éditions de l’Eau, l’Urdla, Pulcinolelefante et dans de nombreux catalogues d’exposition. Elle est critique d’art (AICA), lit en public et pratique des ateliers d’écriture. Enseigne le FLE, parfois. Elle a publié chez l’Amourier, Belem, Grandir, Tipaza, Mango Album Dada, Donner à Voir, et dans plusieurs revues ( Contrevox, Europe, Triages, Nu(e), N4728, CCP/CIPM, Neuf de cœur, La Porte, Area revue…). A longtemps collaboré avec les revues Dada et Verso arts et lettres.

 

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