Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Raymond Bozier fait escale à La Rochelle
lecture sonore par Raymond Bozier

 

DE L’INCIDENCE DE L’ATTENTAT DU 11 SEPTEMBRE 2001 SUR UN MODESTE PORT DE L’ATLANTIQUE

 

La Pallice, baptisé depuis peu Grand port maritime de La Rochelle, fut pendant longtemps un port secondaire qui avait la particularité d’être totalement ouvert aux visiteurs d’où qu’ils viennent. Malgré les dangers de l’activité portuaire, chacun pouvait accéder au spectacle des navires appareillant ou accostant. Le passage de l’écluse donnant sur l’ancien bassin de commerce, face la base sous-marine (érigée au début des années 40 par des prisonniers républicains espagnols et des travailleurs forcés), constituait un des moments les plus spectaculaires de la vie du port. Il fallait voir la coque des cargos frôler le quai de l’écluse, entendre les ordres de la passerelle se mêler aux battements lents des moteurs ! L’énorme chancre en béton armé de la base sous-marine colonisé par les pigeons et qui n’en finit pas d’interroger sur les folies meurtrières du 20ième siècle, attirait également son lot de curieux. L’affluence des visiteurs montait d’un cran les dimanches, quand les pêcheurs à la ligne prenaient librement possession du môle d’escale et de son viaduc tendu au ras des flots. On venait depuis les quartiers populaires de La Rochelle et les départements limitrophes passer sa journée au bord de l’Atlantique. Ces pêcheurs du dimanche s’installaient le plus souvent face à l’île de Ré. Leurs silhouettes avaient quelque chose de fragile en regard des grues, des conteneurs, des palettes de bois, des goulottes, des bennes, des crapauds et des trémies gisant sur les quais. Assis sur des pliants, les portes des voitures ouvertes, les radios dégueulant leur flot de paroles et de musiques, ils attendaient patiemment qu’un mulet, un maigre, un congre, un tacaud, ou une anguille veuillent bien s’accrocher à leurs hameçons ; autant de vies qui une fois sorties de l’océan, frétillaient sur le ciment des quais puis agonisaient dans des seaux. Les anecdotes pullulent sur ces dimanches au bord de l’eau, la plus surprenante étant celle d’un pêcheur à la mouche d’un genre particulier. Son apparition sur un tas de billes de bois, suscita un branlebas parmi les pêcheurs et après bien des péripéties et des commentaires, l’animal fut capturé. Il s’agissait d’un caméléon, probablement abandonné par un marin de passage.
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Pour accéder à ce havre d’entrée de toutes marées – 14 mètres de fond – il y a deux passages : le pertuis Breton entre l’Ile de Ré et la côte vendéenne, utilisé uniquement par les voiliers en raison des bancs de sable de la baie de l’Aiguillon qui devrait au fil des siècles se combler, si le niveau de l’océan ne monte pas de façon excessive.
Les cargos pour ce qui les concerne passent par le pertuis d’Antioche (comment ne pas penser à cette lointaine ville turque au bord de l’Oronte d’où partait autrefois la route de la soie ? ), détroit naturel ouvert entre les îles de Ré et d’Oléron dont les maisons sont comme accroupies au sol pour échapper aux vents du grand large. Conduits par un pilote et bordés par des remorqueurs, ils se laissent tirer docilement vers les quais où les grues semblables à des girafes endormies les attendent de pied ferme.
L’espace entre la côte, les îles Madame, d’Aix et d’Oléron, sert de rade aux navires. Le lieu ressemble à une sorte de mer intérieure, un grand lac dont les couleurs changent avec le temps : l’eau devenant bleue sous le soleil, émeraude sous les nuages, grise lorsque les marées d’équinoxe, ou les tempêtes, pas toujours aimables avec le bord de mer, brassent les sables et les vases de l’océan.
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Le port de La Pallice a été inauguré en 1894. Á cette époque la ville comptait moins de 40 000 habitants et, d’après ce qu’en a écrit Fromentin, croupissait dans l’ennui. On était loin du charme actuel. Il y avait dans la décision de creuser un port de commerce à l’écart du centre ville comme un défi (en partie réussi) au 20ième siècle. La physionomie même de la ville s’en est trouvée changée, puisqu’elle n’a cessé après cela de s’étendre vers ses nouveaux bassins, au point d’agglomérer le village de Laleu et de combler, par de l’habitat, la distance qui la séparait de son nouvel havre. Aucune architecture singulière pour accompagner cette expansion urbaine, seulement des maisons modestes et quelques immeubles, le tout dans un décor de chantiers navals, d’usine de phospho-guano qui empuantissait l’air et teintait le linge étendu dans les jardins, de chemiserie (toutes ces activités ont disparu durant la crise des années 80), de pylônes à haute tension, de citernes d’essence, de silos à grains, de hangars, de bureaux, d’entreprises de transport et de manutention. Pendant longtemps le quartier a été peuplé d’ouvriers, de douaniers, de dockers et il n’était pas rare, il y a quelques temps encore, d’y entendre, dans le brouhaha des camions, les bruits des trains et les sirènes des bateaux, chanter les coqs et crételer les poules.
Plus tard, vers la fin du 20ième siècle, deux autres ports, de plaisance et de pêche, verront le jour. Le premier ne cesse de se développer, le second de péricliter à cause d’un surdimensionnement et de la crise de la pêche.
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L’origine du nom de La Pallice est incertaine. On pourrait y voir l’assemblage du mot pal, pieu fiché en terre, et de lice, à la fois palissade entourant un château fort et champ clos où se déroulaient les joutes et les tournois, mais il a tout lieu de penser que le nom est plutôt dû aux palis, sortes de petits piquets pointus que les paysans enfonçaient autrefois en alignement pour former une clôture et qui donnent dans le patois poitevin le mot palisse. Parce que le port fut bel et bien gagné sur une campagne qu’arpenta en d’autres temps et à l’occasion d’une chasse à la perdrix, le héros romantique de Dominique, unique roman de Fromentin : un territoire décrit à l’époque comme un hinterland de champs de céréales et de vignes d’où l’on pouvait voir passer les voiliers. « Dans le contraste du mouvement des vagues et de l’immobilité de la plaine, dans cette alternative de bateaux qui passent et de maisons qui demeurent, de la vie aventureuse et de la vie fixée au sol » comme l’écrit joliment Fromentin.
Le quartier s’est développé le long de deux grands boulevards parallèles. Le plus proche des quais a porté pendant longtemps, comme partout dans les ports, le surnom de « boulevard de la soif », avec son lot de bars à prostituées, de citadins en quête de mauvaises rencontres, de voyous prêts à tout et de marins assoiffés. Depuis la crise des années 80 et la rotation plus rapide des cargos, les bars se sont fait rares et les nuits sont devenues calmes, désespérément calmes. Même la corne de brume s’est tue !
Et puis, un certain 11 septembre 2001, chacun, à La Pallice, comme ailleurs, a pu voir sur l’écran de son téléviseur le destin de deux orgueilleuses citadelles new-yorkaises : «… D’étranges oiseaux viennent de les percuter et de les embraser. Une voix off nous parle du désastre, d’un prestigieux restaurant situé au 110ème étage, le « Windows on the world », qui n’est plus qu’une enveloppe de fumée grise. Des anges s’échappent par les fenêtres éclatées, d’autres, perdus dans les hauteurs, agitent désespérément des lambeaux de tissu. Ils nous font signe et nous n’y pouvons rien. Nous sommes beaucoup trop loin et aucune échelle ne peut les atteindre. Nous les regardons tomber comme des ombres. Certains se tiennent par la main. Nous percevons des bruits de sirènes, un brouhaha de rues. Une fumée de plus en plus noire obscurcit notre pensée… » (Fenêtres sur le monde, Fayard, 2004).
L’événement a conduit par la suite les autorités portuaires à appliquer les consignes sécuritaires du géant américain. Le port, contrôlé par une société de surveillance, a été entouré de clôtures grillagées, équipé de caméras, fermé par des grilles et des barrières. Pour y accéder, il faut désormais des badges, des autorisations. En se refermant sur lui-même le port s’est radicalement séparé de la ville et des habitants qui l’ont fait naître.

 

Raymond Bozier, Port La Pallice, avril 2010

 

Biographie de Raymond Bozier

 

* Lieu-dit, Paysages avant l’oubli 1, roman, Calmann-Lévy, 1997. Prix du premier roman 1997, prix du livre Poitou-Charentes – Épuisé
* Bords de mer, poésie, Flammarion, 1998
* Abattoirs 26, poésie, Pauvert, 1999
* Rocade, Paysages avant l’oubli 2, roman, Pauvert 2000
* Les Soldats somnambules, roman, Fayard, 2002
* Fenêtres sur le monde, Paysages avant l’oubli 3, Fayard, 2004
* L’homme-ravin, Divagation 1, suivi de Lieu-dit (réédition), romans, Fayard 2008
* La maison des courants d’air, récit, Fayard 2008
* Roseaux, poèmes, Publie.net
* L’être urbain, Publie.net, 2009

 

Traductions
* Avec Mustapha Oulmane : Histoires de jour, contes de nuit, Jabbar Yassin Hussin, traduction de l’arabe, Atelier du gué, 2002.
* Avec l’auteur : Le rapt du silence, Marcos Siscar, traduction du portugais, Le temps qu’il fait, 2007.