Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Paul de Brancion – Toulon
FAUSSE ENDORMIE

 

La rade est un goulet étrangement vorace où le navigateur se glisse au plus vite pris par l’inquiétude de demeurer prisonnier des montagnes qui dominent.
Passé la pointe d’Escampobar, sur la presqu’île de Giens, avec ses anciennes batteries allemandes, les courants se croisent, violemment… Les galères d’Olbia englouties avec leurs cargaisons d’amphores d’huile ou de vin, immobiles dans sur le sable. Déport soudain, au fond de la méditerranée, les étoiles carnassières ont nettoyés jusqu’à l’os, le corps des marins perdus en mer. Partis de Toulon pour ne revenir jamais, ils demeurent désunis du corps de monde.
Autre mythe, la Royale, les filets anti-sous-marins tendus par les Allemands qui furent brisés par le commandant L’Herminier parti se réfugier en Afrique du Nord avec son Casabianca.
Sabordage de la flotte, tous ces bateaux coulés, gisant pèle mêle dans le fond du port à une époque où la question de la marée noire ne se posait pas mais plutôt celle, plus noire encore, du fascisme hitlérien.
Toulon, en zone « nono », enclave de soleil suspendu, de mimosas.
Chanson de l’époque que ma maman chantait encore :

 

S’il faut Seigneur pour gagner cette guerre
Donner Paris eh bien nous le donnons !
S’il faut donner la France toute entière
Mais le midi nous nous le garderons !
Seigneur, Seigneur conserve nous
Toulon Olioulles, La Seyne et La Salette…

 

Aujourd’hui, les interminables tunnels de ce port si calme, qu’il est devenu presque obsolète. Les gros cuirassiers, le Colbert, le Richelieu, à la casse, remplacé par les ferries pour la Corse, les jaunes, les efficaces et bon marché.
Enfant, de retour d’une partie de pêche au saran, à la girelle ou à la bogue, quand la houle rend les voiles flasques, quand la bôme valdingue de bâbord à tribord au coucher du soleil et que la brise revient, il arrivait que je croise, à quelques miles, un sous-marin nucléaire, masse noire, furtive, surgie des flots entre deux eaux, ballasts mi-pleins, prêt à plonger. Soudain, les cavaliers de l’Apocalypse me frôlaient alors, qu’insouciant, j’étais parti me baigner aux Oursinières, sans m’inquiéter plus que cela de l’avenir du monde. De ce monde rétréci où la mer est devenue un grand lac balayé par le mistral que nettoie la lumière.
La méditerranée est fantasque c’est une fausse endormie.

 

Paul de Brancion

 

 

Biographie de Paul de Brancion

 

Après des études de philosophie, il a longtemps été professeur d’université, enseignant la philologie romane et la littérature (Aarhus, Danemark ; Strasbourg).
Il travaille désormais à Paris et partage son temps entre Nantes et Paris.
Il a été producteur et animateur de radio (émissions littéraires à Strasbourg et à Paris). Il est fondateur et directeur de la revue littéraire Sarrazine depuis 1993.

 

Le Château des Étoiles, étrange histoire de Tycho Brahé, astronome et grand seigneur, biographie romancée, éditions Phébus 2005. Traduit en danois, brésilien et tchèque.

 

L’enfant de Cederfeld, roman, éditions Albin Michel 1991.
Vent contraire, poésie, éditions Dumerchez 2003.
Le Lit d’Alexandre, roman, éditions A Contrario 2004.
Le Marcheur de l’Oubli, poésie, éditions Lanskine/Academia di i Vagabondi 2006.
Tu-Rare, éditions Lanskine 2008.
Alors… musique, éditions NU(e) été 2008.

 

Il écrit aussi pour des compositeurs de musique contemporaine.
Avec Gilles Cagnard :
Poétiques instrumentales pour saxos, flûte et voix,
Le Marcheur de l’Oubli pour ensemble instrumental et voix.

 

Avec Thierry Pécou :
Au-dessous des Étoiles, courte pièce vocale (création par l’ensemble Ludus Modalis, Opéra de Rouen, novembre 2007),
Les Effets du Jour, créé à l’Opéra de Vilnius, été 2008.

 

Avec Émile Lukas :
Petite Fatrasie de Printemps, éditions Billaudot, à paraître en 2009.