Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

accueil / oeuvres vives / Nadège Rabaud – Fécamp

Nadège Rabaud – Fécamp
.Fécamp
je passe au je

 

permettez que je sorte, à l’air libre le long des murs
j’écourte la houle, il faut descendre puisqu’il fait si haut sous les voiles

 

la mer pleine face, je me suis rendue.

 

Nous nous épions encore, ça fait seulement quelques jours, à se frôler dans la retenue que n’ont pas les chiens. Personne ne renifle plus bas que le sel dans l’air, c’est plus lent chez les hommes, apprendre l’autre.
La porte du carré se rabat, et l’ombre derrière glissée. Nous ne sommes que peu, le voyage commence.

 

La musique est-elle juste ?

 

Rendors-toi vite, je ne te réveillerai plus. Je reste sur la coursive, dans les arrondis du bois, j’écoute les grincements. Je vois des lumières en grappe sur une côte au loin. Je les longe.
Ne pas s’ancrer, nous ne nous ancrerons pas, je ne m’ancrerai pas. Le mouvement est en extérieur, le regard guide quand lui préfère paupières fermées ensécurisées. L’avancée s’alanguit, lente.

 

Amers de terre.

 

Il y a une rue toute fine, un cheveu fourchu en pointe de falaise. La lumière faiblit dans le rapprochement des pierres.

 

Une petite fille court en direction de l’aiguille dans la falaise, dans le viseur je la suis, je sens le froid du vent sur ses jambes, le déséquilibre des galets sous ses pieds. Elle rit de nous. Puis revient.
La vitesse de l’habitude.

 

Je suis celle qui a embarqué sans preuves. Certie de présomptions. Il se pourrait qu’une place existe, une bannette non occupée encore, la moiteur et la promiscuité d’un carré dont la porte ouverte. Ils verront à l’usage, la densité de mon allant. Un intervalle de temps, le temps retrouvé, quelle nature morte sur la houle ?

 

Je pourrais dire qu’un texte se lit pour son goût en bouche, pour la façon dont ses outils et matières, mots autant que silences articulations ponctuées, se fondent dans les courants entre les composantes du monde.
Je pourrais n’aimer un texte que pour sa saveur lorsqu’elle se diffuse organique et s’étend, les mots retombant poudres éparses le long de la pensée, gouttes dilatées en intérieur d’un verre, la liqueur du vin.
Je comprendrais alors seulement le bon dieu en culotte de velours dans la bouche de mon arrière-grand-mère.
Je pourrais dire que mes mots ne viennent qu’enrobés, enveloppés d’une écorce molle en extérieur, l’accès au cru évité.
Je pourrais dire que lire mes mots écrits par d’autres mains m’agacerait d’étouffement, la naissance d’un écoeurement, l’augure du malaise de lassitude, celui du déjà vu, du su. Le dégoût de soi, puisque la vie est ailleurs.

 

Fécamp par la mer, l’entrée dans les murs crayeux, l’horizontale du port, la ville baignée. Fécamp est grise, une manière de mèche blanche relevée sur le front dans l’avant-port, strates de roches lardées de pans de ciel pâle.
Sur les galets, une petite fille court, on entend ses pas ou plutôt l’entrechoquement des galets, leur lourdeur roulée d’un poids léger. Elle cahote et court encore. Se retourne, attend puis revient, reprend le chemin des galets sur l’autre face. La caméra dans son écran retourné lui montre sa course scandée du chant de la pierre sous ses pieds.
Fécamp, un hôtel sur le remblai, un grand lit pour trois, un lit d’appoint pour la petite fille ayant couru.
Un restaurant et ses poissons mijotés en crème, la tarte tatin en prolongement, le corps enduit.
Par la route, la croisée du fleuve, les hameaux de Maupassant au loin.
Il ferait froid gris, humide.

 

Avant l’homme les eaux de mère seules. Avec lui les grands espaces hors appui, dedans dessus en longueur aussi le sel plein la bouche les pieds palmés à ne plus savoir l’envers de l’endroit, le souffle expurgé rincé de ses ébats amniotiques.

 

Dans chaque port, d’autres histoires, leurs vies entremêlées dans les eaux.

 

Fécamp, un retour.

 

Par la mer la terre en bloc. Seuls des accès balisés d’amers en nombre. De la mer la recherche des accès à la terre, pire que tout, l’instable répit l’impossibilité d’un repos. Sur l’eau en grand aux aguets. L’insondable.

 

…J’ai dit je pars en quête de pain. Ils m’ont à peine regardée.
Avant la mer le canal bruisse d’un manque d’eau, la coque est lisse, l’avancée fluide.
A l’écluse un âne longe le quai, sous le soleil je m’assoupis. Il y a des feuilles froissées et des fricotis d’oiseaux, j’erre en sourire, l’âne soupire. Il s’agit d’attendre là.
Le jour passant à moins que rien n’avance plus que nous ivres de temps ouvert, le corps se délie. Nos pas de concert. Il est un village d’épinal sur la hauteur, avec une place cernée d’une église, d’un bar-tabac et d’une boulangerie. Un pain de ménage, une boule à la manière d’un disque enflé de mie dense…

 

Fécamp qu’on arrive ?
Fécamp même attention à ce que tu dis.

 

La ville sort de moi, j’y retourne comme un pincement après un temps d’oubli, comme poussée à bout, ce texte échappé brut, suspendu à un roc abrupt, un éboulement franc.

 

Rien ne bouge. Je dors encore et j’entends des pas sur un pont, un plancher craque et les pas arpentent. Je ne me lèverai pas, le matin suffit. Je m’offre le luxe d’un surplus de semi-sommeil.

 

Les amarres lâches, quel nœud a coulé ?

 

Le nom des choses en donnerait la substance, leur sens compris dans leur prononciation dans leur énonciation.

 

J’ai dû m’assoupir pendant la traversée, je ne me souviens que d’un survol de jours à tenir debout, peut-être s’agissait-il de nuits, il y avait des clapots, une course lisse et lente, sécure. Je m’éveille pleine. L’été, je crois que c’était la saison alors, a fédéré. Un voyage marqué d’escales, l’espace entre les amarres de l’intervalle, le vent de l’air dans les poumons avant qu’il ne se vident, les courants entre les rocs, et là, sur l’un deux, convoquer l’instant.

 

Les escales, rendez-vous avec l’écriture, ravitaillement.

 

Je n’ai pas retrouvé la ville, elle m’échappe, je n’ai pas reconnu ce que j’y venais chercher car je cherchais, je retournais comme de coutume dans le passé.

 

Fécamp en hiver.

 

 

Biographie de Nadège Rabaud

 

Nadège Rabaud est née en 1974, Elle vit à Nantes, elle est actuellement en quête d’un éditeur dans l’intention de publier son premier ouvrage.