Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

accueil / oeuvres vives / Michaël Glück – Martigues

Michaël Glück - Martigues

 

dérives
premier mouvement

 

fait baille que suis parti ou faille ne sais plus mais fais semblant de partir ou bien impossible de lever l’ancre impossible de quitter les quais du bord du lit quelque chose comme une immense paresse une grande lassitude ou encore me demande d’où je vais oui ça ne syntaxe pas bien cela d’où je vais c’est façon simple façon d’annoncer d’autres vaisseaux les veines et c’est chaque fois le nom de venise que je lis dans les veines et chaque fois le vieux poème qui revient dans venise la rouge / pas un cheval ne bouge.

 

venise dans les veines ce n’est pas un bateau et quand cela obstrue encombre se bouche ferme écluse quel mot alors quel mot puis-je lire encore dans les lettres qui font artère ou coronaire. artère, je suis à terre. coronaire, crâne ô roi. toujours rôde la mort dans les récits de navigation, toujours quelque hollandais volant s’éprend d’une sirène. venise du nord, venise des brumes bruges, venise de l’ouest ou venise verte du marais poitevin venise provençale venise du sud martigues – comme une martingale pour jouer gagnant avec le grand macabre.

 

hauts vents dans les haubans cinglez… cette escorte de stents s’en va s’en va et je sais toujours j’ai su – sans condition – qu’il y aura naufrage qu’il faudra bien sombrer pour dégager la voie pour que d’autres vaisseaux s’en retournent au port mais me voici je reviens dans venise la rouge / pas un bateau ne bouge avait-il corrigé mauvais sang on y perd à ce réalisme-là me voici je reviens sur le bateau je lis les leçons américaines d’italo calvino (était-ce l’exactitude ou la rapidité) non si lascia guidare nella direzione che m’ero proposto ero partito per parlare delle esattezza, non dell’infinito e del cosmo de l’exactitude oui c’est cette conférence-là que, sur le bateau, j’ai lue

 

la légèreté je me souviens fut lue à terre aux pieds des falaises de calcaire et j’ai terminé la lecture par un geste de joueur de flûte en tirant derrière moi un grand drap qui libéra une nuée de ballons qui emportèrent un portrait de Franz Kafka

 

et je songeais qu’il eût été plus facile d’emprunter ainsi la voie des airs pour passer de la venise provençale à celle fondatrice dont les mains s’unissent autour du grand canal que de prendre la mer de redescendre la botte corse sardaigne sicile ô que chantent les îles les noms et les courants –oui c’est cela un peu d’R dans les mains maRins pauvres navigateurs d’encre- je songeais à ce ballon rouge de l’enfance qui emportait l’âme blessée

 

mais je perds pied une fois encore je dérive et ne sais d’où je suis parti ni si je le suis vraiment moins encore si j’ai posé le livre de bord à la capitainerie du port log book faut-il entendre livre logos livre bouquet comme si tout voyage était pâle décalque de son exil littéraire ou bien réciproquement je perds pied j’ai iambe de bois qui scande le vers et la houle qui mouille à l’hémistiche

 

Michaël Glück, juillet 2010