Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Marc Pautrel – Saint-Pierre-et-Miquelon
lecture sonore par Marc Pautrel

 

Saint-Pierre-et-Miquelon

 

Je cherchais une terre neuve. Le hasard m’attira sur cette île polaire et désertique. Le vent nous avait rejoint en mer depuis plusieurs jours déjà, mais en débarquant je devinai que son royaume était ici. La soufflerie du globe semblait installée sur l’archipel : c’était un aquilon continu, à vous décoller les oreilles, et qui soufflait sur une terre sans forêts, une terre de tourbe et de lichens.
Des maisons aux teintes éclatantes apparurent, jaune, vert, bleu, orange, safran, turquoise, émeraude, ou bouton d’or, empilées comme des caisses posées à même le roc. Elles me firent penser à des boîtes de couleurs, à une palette attendant son peintre.
Je voulais un lieu pour rester seul et écrire, le plus loin possible de la France mais malgré tout en France. J’écrivais le matin, je marchais l’après-midi, j’avais toujours fait ça. J’avais amené avec moi mes grosses chaussures en cuir de Russie, des chaussures de montagne mais aussi les meilleures pour la randonnée, celles qui « avancent toutes seules ». Et j’avançais.
On m’avait dit que le territoire était un archipel de huit îles. Je comptais me rendre sur les deux plus grandes : elles sont reliées par un isthme apparu tardivement, au XVIIIe siècle, et longtemps des navires ignorant sa naissance s’échouèrent en tentant de passer entre les deux îles. Le bras de mer était devenu un bras de sable, l’eau s’était changée en terre et les deux îles s’étaient soudées. Les navigateurs étourdis se retrouvaient bloqués comme attrapés dans une toile d’araignée, énormes poissons de bois abusés par un horizon liquide. Pendant ce temps, tout autour de Saint-Pierre-et-Miquelon tournaient ces baleines habituées de la région qui avaient attiré les pêcheurs d’Europe jusqu’ici.
Un après-midi, après avoir marché pendant trois heures, je m’étais assis pour me reposer et admirer la ligne des terres basses avec leurs herbes courtes brassées par le vent. La lumière brumeuse était irréelle, orangée, d’une teinte de miel qui donnait aux lichens des allures martiennes. L’océan sur ma droite brillait comme un diamant. Je bus une gorgée d’eau à ma bouteille, croquais deux prunes et un morceau de chocolat, puis je fermais les yeux quelques secondes. Il fallait repartir, je ne devais pas trop attendre ou la nuit me piégerait.
J’ouvris les yeux et elle était là, à dix mètres, qui allait et venait. Une femme jeune, pas très grande, les yeux bleus cheveux noirs. Elle se penchait vers le sol, se relevait, faisait trois pas, recommençait. Elle cueillait quelque chose et cette occupation la rapprochait de moi. Nos regards se croisèrent, je souris : « Bonjour ». Elle ne sembla pas surprise de voir un randonneur assis là. Elle était habillée très légèrement, elle habitait sans doute tout près. Je lui demandai ce qu’elle cueillait. « Du thé ».
Sa maison se trouvait au creux de l’anse, son mari était pêcheur, il restait en campagne six mois par an « à la poursuite de toutes sortes de poissons ». Elle s’assit, nous parlâmes longtemps. Puis elle m’offrit un peu de thé bouillant et beaucoup d’hospitalité.

 

 

Biographie de Marc Pautrel

 

Marc Pautrel est né en 1967 et vit actuellement à Bordeaux. Il est l’auteur de trois livres de fiction : Le métier de dormir (Confluences, 2005), Je suis une surprise (Atelier In8, 2009) et L’homme pacifique (Gallimard, 2009).

 

infos + :
http://blog.marcpautrel.com