Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Luc Barbier – Nantes
Nantes est une peinture à fresque. Une peinture.

 

Au centre, la double alliance de l’eau avec la terre, du fleuve avec l’océan, cette respiration — image mobile de l’éternité immobile.
À droite, où les lignes de convergence sont sur le point de se réduire, je suis forcé de te contempler. Tu te tiens là, placée entre des coulisses à peine indiquées, face au fleuve.
Si j’interroge cette image, j’y vois — au centre — le beau combat des rives, la précieuse tête des nécessités fluviales, l’eau filante, sa huppe, ses laps, les accumulés, toutes les preuves du fleuve dépositaire. Surfaces prêtes à se revêtir d’une couleur large et sombre. Tu occupes la partie droite.
Un accord analogue entre le monumental et l’intime. Je connais largement ce qui habite telle portée de la Loire, presque de la source à Nantes, le vaste coloris de brun, de gris.
J’aime ces gris légèrement ensoleillés d’une liqueur céruléenne ou quelques fois immergés dans une ombre d’ambre, les gris de ce tiède voile accordé à Nantes comme au contact d’un doux extrait solaire. Ciel bandé de nuages. Ces repeints de couleur émettant un gris qui tend parfois à tout confondre, malgré ces étendues où les grandes devises des arbres renvoient des verts d’une onction toujours nouvelle. Autant de nuances gardées par le cristallin, une fois l’œil fermé.
Tu te tiens face au fleuve aux tâches circulaires, aux bouches irrégulières, aux centaines d’yeux.
Je pourrais presque, à travers le tableau, caresser ton corps, suivant le mouvement agricole des terres noyées par le fleuve. Je te regarde débitée en matière narrative pour empêcher la coagulation de mon éternel récit, cet étrange projet élancé de te dire la faveur et la signification de mon désir, avec mes mots de possibilité, mes hypothèses qui n’achèveront jamais la parole.
Sur Nantes, les arbres dégouttent sans cesse de nouvelles averses, italique se découpant toujours sur fond de romain. Le droit face à l’oblique. Ville voilée d’une gomme lumineuse où les éclosions
horlogées des pluies effleurent ma pensée et me font écrire.

 

C’est une peinture. Parfois presque Uccello. Au centre le déluge. Le retrait des eaux à droite.
Une peinture figurant parfois l’inondation de 1414, depuis l’église des Prêcheurs jusqu’aux portes de Saint-Nicolas et de Sauvetout, ou celle de 1711 emportant une partie du Pont de Pirmil. Ou une autre. Ou 1904. Ou une prochaine crue n’excédant pas l’instant d’un regard. Coalescence de matière d’eau, de boue, au plus profond d’une frénésie, une crue torrentielle. Les eaux sur les pentes urbanisées, les eaux se vidangeant dans la prairie d’Amont, atteignant l’établissement de bains
du quai de la Maison Rouge, la rue des olivettes, la Manufacture des Tabacs, la ferblanterie Delhache quai Duguay-Trouin, la fabrique Billard, les bas quartiers de Doulon. Partout des déplacements d’ensembles, effondrements de toits, fissurations rotationnelles obturant le lit du fleuve, bouchant les abords stables, faisant céder les réservoirs de retenue. Tout se mettant à changer. La morphologie moutonnée des versants épousant les mouvements, les affouillements,
les épandages, les ruissellements. Maçonnerie emportée, drains, murs de soutènements, enrochements. Tout cédant. Cadereaux obstrués par les arbres, les tirots, les sous-tirots,
les “Nantais”, les toues, les gabares. Obstrués les barrages ecrêteurs de crues, les réseaux d’évacuation charriant tous objets, les exutoires basées sous la ville centrale et les lits de divagation s’effondrant malgré les enrochements de défense.

 

Il surgit d’autres fois, de cette peinture, une autre réalité maçonnée de nombreux effets chromatiques : Nantes et son histoire. D’autres fois, le paysage est modelé avec plus d’abstraction, dans les vocables mêmes de la lumière et de la couleur, couleur transparente ou parfois effets impressionnistes, ou effet optique de figures traduites par l’art de la broderie, ou encore parfois des scènes faites d’une pâte
tendre et miellée au pied des derniers contreforts de l’Histoire.

 

Mais chaque fois, tu te tiens dans le bord latéral du tableau. Tu as le visage de la femme au mazzocchio. Tu me dis : un verre égale une promesse. Tu poses lentement ta bouche sur la mienne. Le filet d’eau me traverse. Sur ton visage, l’écriture cursive de la pluie, en moi le filet d’eau. Un verre égale une promesse.

 

Luc Barbier / février 2007