Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Laurence Werner David – Dieppe

 

Lecture sonore par Dominique Reymond
sur www.remue.net
Article sur la participation de Laurence Werner David à Oeuvres Vives
sur www.remue.net

 

La couturière de Dieppe

 

Il aurait suffi de peu pour me retrouver dans une ville vraiment étrangère. Trois jours que je suis bloquée par une interruption des liaisons Dieppe/Newhaven en raison d’une visibilité réduite du pourtour côtier.
J’ai choisi une chambre d’hôtel, à proximité du port de pêche. L’hôtel m’a plu à cause des sonorités ordinaires de sa rue qui, comme les rues de n’importe quelle station balnéaire, m’auraient accueillie pour le énième été.
Sauf qu’ici, nous sommes sous la neige en plein mois de janvier. La multitude d’arcades, les maisons de grès, les vastes hôtels particuliers me consolent à peine de l’Angleterre où m’attend un couple d’enquêteurs du Devon avec lequel je dois identifier la trajectoire d’un corps projeté depuis la fenêtre d’un 4ème étage. Si la mauvaise situation climatique persiste, les Ratcliffe remettront leur début d’enquête entre les mains des services du district qui détermineront eux-mêmes si le corps gisant à 2 mètres 90 du mur, a bien été poussé violemment ou s’il s’agit de l’acte volontaire d’un homme désespéré. Peut-être qu’en ce moment même les Ratcliffe ont-ils décidé d’ajourner notre rendez-vous.

 

Je ne suis jamais venue à Dieppe, pourtant déjà, même dans l’ignorance des premières heures, je suis sûre avec une fermeté qui échappe à toute analyse, que la ville ne m’est pas entièrement inconnue.
La fenêtre de mon hôtel -calé entre deux corps de bâtiments- donne sur une rue étroite que mon regard peut balayer dans toute sa longueur. Une dizaine de façades constituent la totalité des habitations côté nord. De mon lit, dans cet espace fermé où je me surprends dès la première soirée, à me sentir extrêmement euphorique, on voit uniquement mais nettement les deux fenêtres de l’immeuble d’en face, situées au dernier étage. Deux fenêtres toujours illuminées où nulle présence humaine n’apparaît dans l’encadrement. Depuis trois jours il est arrivé que des gens sortent par la grande porte de l’entrée. Des nuées de brouillard et de neige assombrissent la rue. J’ai beau regarder : aucune lampe n’éclaire les autres pièces de l’immeuble. A force de me tenir compagnie, les deux rectangles lumineux qui me font vis-à-vis, me sourient comme deux gentils idiots extravertis.
Mes deux premières matinées, je les passe dans les draps de mon lit, dans l’attente des appels du standardiste qui fréquemment m’avertit des nouveaux bulletins météo et me communique ses insistants et vains coups de fil vers le portable des Ratcliffe. Je me disperse, permute questions et réponses, durant des heures, la nuque appuyée sur l’oreiller, je divague, collabore, singe mes innombrables interlocuteurs instables, et me revient ce sentiment qui me laissait autrefois dans un relatif dénuement. Ce sentiment que dans la solitude, s’entretenant avec soi-même, on a tout le temps l’impression d’être deux alors que dans la rencontre avec mon semblable, je retrouve une sorte d’unité incontestable de moi-même. Une situation paradoxale dans laquelle plus d’une fois je remonte jusqu’au cou mes draps.
Derrière la vitre la neige se fortifie. Les bruits de la rue se recoquillent. Ce n’est que dans l’attente d’apparitions de visages dans le cadre des fenêtres d’en face que les sonorités, non plus cette fois de la rue mais de Dieppe, s’enchaînent à d’autres lumières, d’autres agitations, d’autres clartés autant les unes que les autres imaginées et que ma présence ici raffermit. Au fil des heures, ces lumières, agitations et clartés du rêve devenues plus consistantes, mon inquiétude fléchit, momentanément rassasiée par la chaleur retrouvée du cœur des rues de la ville où j’ai réussi à ce que suffisamment de corps de bâtiments soient maintenant investis d’un sentiment de totale familiarité.
Je ne suis jamais venue à Dieppe, je me le répète, je n’y crois pas, jamais jamais venue à Dieppe. Et ce n’est qu’à la faveur d’un détour par le Boulevard de la Mer coïncidant avec un des éléments de ma rêverie, que ressurgit une partie de mon histoire avec E., me rappelant Dieppe, l’enfance et l’adolescence d’E. à Dieppe, recevant à nouveau les baisers d’E. 15 ans plus tôt, reconnaissant la ville qui n’a plus rien des villes qu’on situe aisément sur une carte sans même les avoir approchées.
Des couleurs, des mouvements lointains et soudain tout proches, les marches infinies d’un perron, des scènes de commerces quotidiennes aperçues entre les stores d’un café forment les images sonores de mon souvenir fabriqué par ce qui fut une passionnée et brève liaison. Le temps de fêter ensemble nos 19 ans, de m’attacher à ce corps doux, secret, masculin. Le temps d’apprendre qu’orphelin d’un officier anglais, E. n’avait qu’une ambition : entrer dans la marine marchande.
Je m’éloigne de la rue de mon hôtel, l’impression de quitter le vide d’un espace central, de plus en plus central à mesure que je gagne du terrain. Comme chaque après-midi depuis trois jours je marche en direction du port.
Le froid y est dur ; il colle à la coque des bateaux tous réunis dans la même impassibilité blanche, en rangs réguliers et serrés. L’odeur des algues ressuscite l’idée de la mer : à aucun endroit celle-ci ne laisse imaginer son étendue, à moins qu’elle ne se soit décalée vers la plage là où rayonne, bombée sur plus d’un kilomètre, une immensité de plexiglas.
Derrière le brouillard, de l’autre côté de la mer, les Ratcliffe sont-ils sur le point de commencer leur recherche?
Je suis retournée dans la ville. Le vert foncé des bois des façades se strie de neige ; les éclairages des pièces sont faibles. Des visages d’hommes et de femmes au travail sortent de la pénombre des bureaux d’un rez-de-chaussée, s’affairent avec une lenteur dominicale au milieu des dossiers et des tentures lustrées, à deux pas de moi, derrière les losanges vitrés des fenêtres à l’enduit très résistant. Je suis obsédée par le blanc aveuglant de la neige qui cadre brutalement une scène puis une autre puis encore une autre. La cerne comme l’intimité embrase et engloutit l’amant.
Dans la rue de mon hôtel, les intérieurs des immeubles extrêmement opaques ou sombres, n’offrent qu’une seule pièce éclairée au premier étage d’une maison bourgeoise. Dans celle-ci la femme qui se concentre sur ses mains, est seule. La lueur de la lampe reflétée dans l’ovale du miroir devant lequel elle actionne sa machine à coudre, arase pommettes, rides, plis des yeux; de la nuque jusqu’au front le charme régulier de la femme ressemble à un ivoire prêt à être posé dans un écrin. Longtemps j’observe et traque la moindre de ses métamorphoses, et plus la couturière m’offre son visage sans relief, plus mon désir de réveiller ses traits devient insatiable. C’est à l’intérieur de l’ovale que son profil se dessine le mieux. La soixantaine, méticuleuse, la tête légèrement penchée à l’oblique, la couturière a tout pour me rappeler la mère d’E. Or il manque à la couturière les traits juvéniles et insolents de la Don Juane que j’ai rencontrée une fois à Paris, quinze ans plus tôt.

 

Elle nous avait invités E. et moi dans une pension meublée de l’île de la Cité pour faire connaissance avec la capitale et, de surcroît, avec moi. Il était prévu que nous passerions trois jours ensemble, elle, son second mari et nous.
Nous n’en passâmes que deux. De cela, en revanche, je me souviens très bien.
« C’est donc vous la fiancée d’Erwenn ? » dit-elle d’un ton si cassant que sur le moment, il m’avait privé de toute énergie. Il y avait à peine deux semaines qu’E. et moi nous nous étions rencontrés à la sortie d’un bar attenant à la fac, à peine une semaine que nous avions loué une petite chambre d’hôtel dans notre ville méridionale. L’origine de ma qualité de « fiancée » et le nom lui-même ne pouvaient que m’étonner.
Ce jour-là, à Paris, elle avait pris à part son fils pour une grande discussion, me laissant loin devant avec son second mari qui m’aimait bien et qui désespérait, acculé par sa femme à devenir le boute-en-train de notre équipée, de ne pouvoir flâner davantage.
Le premier soir, à la fin du repas qui nous réunissait tous les quatre, elle nous dit l’épreuve qu’avait endurée son premier mari, officier de la Royal Marine Forces envoyé aux Malouines au printemps 1982. Comment, après l’explosion d’un bâtiment d’une garnison affectée à Port Stanley, il fut encerclé par les flammes. Comment il criait, pleurait, comment rongé d’angoisse devant l’inéluctable il nomma –l’apostrophe pulvérisée par ses souffles rauques-, un à un, les prénoms de ses cinq camarades.
« La seule chose qu’ils ont pu faire, c’était l’abattre. »
La mère d’E. répétait-elle là le scénario d’une chronique forcément dégénérative mais éternellement autrement narrable des origines d’E. ? E. était devenu blanc.
La mère regretta d’avoir un peu gâché la soirée.
A cette époque mon goût pour les réalités les plus âpres me porta souvent à regarder les reportages de guerre : l’image évoquée par la mère d’E. se superposait à celles que les documents me dévoilaient. Je me suis débarrassée de cette image de la vie d’E. tout aussi consciencieusement que je me suis défaite de cette lointaine liaison du passé.
Très occasionnellement E. est revenu vivre à Dieppe. Il sous-louait un deux pièces dans la même rue que celle où sa mère exerçait un métier relatif à la confection d’accessoires de mode. Etait-ce bien rue des Bains qu’elle travaillait? D’autres rues de Dieppe aujourd’hui s’aimantent et finissent par asseoir leur pouvoir: rue de la Fontaine, rue des Falaises, rue du Puits Salé, même la rue des Maillots tente de débusquer la solidité originelle de la rue des Bains…
Aucun nom sur les sonnettes de l’immeuble de la couturière ne me rappelle aujourd’hui ni le patronyme, ni le prénom de la mère d’E. : Nine.
J’ai si froid que des bruits aigus se mettent à bourdonner dans mes oreilles. Dans la rue des autos moussues de neige défilent devant la maison de la couturière, puis disparaissent, ralentissant dans l’angle, derrière les grands portiques à signaux. La vitre se teinte d’un marron sombre. Des coulées d’eau en tâchent un côté, accentuant faussement la lisibilité de la partie droite presque entièrement occupée par l’épaisse chevelure rousse de la femme.
Dans le hall de l’hôtel des Bains, les clients sont assis devant le Journal T.V. Une fois dans ma chambre, les voix des commentateurs s’atténuent suffisamment pour qu’à nouveau circule en moi cette sensation typiquement dieppoise d’avoir échappé à un grand danger, en trouvant un abri. Les deux fenêtres des pièces d’en face sont restées illuminées. Les différents rouges du fauteuil rutilent, leur texture est molle comme le cuir des pièces surchauffées. Je bute sur les quelques objets disposés en rang serré sur le rebord de la cheminée qui attendent d’être attrapés, palpés, caressés. Ce n’est pas exactement la lumière qui vacille dans la pièce mais une matière dans l’atmosphère qui, derrière le rideau de neige effiloché en lamelles, se feutre et se diffuse sur les tapisseries. A chaque instant, quelque chose peut surgir, se dessiner, quelque chose que je n’ai pas encore su voir.
Les bruits de la ville se sont tous tus ; les réverbères de la rue des Bains éteints: la seule vie dorénavant possible se concentre sur ces deux ouvertures lumineuses vides d’humanité.
Et je me souviens, malgré la distance qui nous séparait, combien je m’étais efforcée de traduire l’expression de la mère et du fils dans l’éclat de ce séjour parisien. Le couple traînait de plus en plus derrière nous. Ils traînèrent tant qu’à un moment ils disparurent tout à fait. Avec le beau-père d’E. nous continuâmes à nous promener dans la capitale. A l’entrée de la pension, la mère d’E. nous attendait. Elle glissa une main dans la main de son mari, dit qu’elle retournait dans le Sud et que son fils devait rentrer avec elle. « Vous avez raison d’étudier les phénomènes de la biomécanique. L’énigme la plus concrète à résoudre sera toujours plus vitale que toutes les questions relatives à notre propre étrangeté. »
La voix était claire et indifférente, et ne cessait de me répéter que j’avais raison.
Sur le lit de notre chambre je me laissai étouffer par les derniers baisers d’E.. Son corps cramponna le mien plus qu’il ne l’enlaça.
Je n’avais pas d’argent pour payer une chambre d’hôtel. J’ai erré d’une gare à l’autre puis, au milieu de la nuit, un agent de service m’a conduite au commissariat le plus proche où j’ai dormi dans un bureau d’archives.

 

Les draps de mon lit sont chauds. Le standardiste vient de frapper à ma porte : Il est midi; le trafic maritime a repris sa cadence normale. Il fait encore sombre. La neige a cessé de tomber. Le fait de quitter presque n’importe quel lieu pour un autre, quand vous vous êtes persuadé que le paradis ne pouvait demeurer que dans les bungalows de bord de mer de l’enfance, demande une sorte de courage, chasser et rechasser par une cohorte de couleurs bouillantes et confuses dans lesquelles, si vous y restiez, quelque chose pourrait bien arriver de pire- ou de meilleur. « Cette fille est mélancolique. » Vous vous retenez d’éclater de rire. « Cette fille et toi vous êtes pareils. Ce flirt va être un poison pour ta vie d’homme. » Dans les draps de notre chambre parisienne, E. m’avait dit cela : « poison », rapporteur malheureux des propos tenus par sa mère durant leur conversation de promeneurs.
J’avais tant insisté pour savoir.

Je me suis avancée vers la fenêtre : la lumière des deux pièces de l’immeuble d’en face a disparu.
L’intérieur de ma chambre s’est obscurci. Je cherche des gens, des clartés en bas dans la rue : son centre est froid. Sur les trottoirs, une couche ténue encore blanche, se signale, chauffée par un rayon de soleil. Je constate que la distance entre le mur et le milieu de la rue correspond assez justement à la position où le corps du vieil anglais a été retrouvé au pied de son immeuble. L’homme que j’imagine plus fort et plus grand que moi a subi une violente poussée, à moins qu’une large barre d’appui suffise pour commettre un bond démesuré.
Manque le descriptif minutieux de la constitution et des capacités physiques de cet homme avant la chute, manquent les chiffres, pas les formules mais toujours les chiffres, le maximum de chiffres, les photographies, la qualité des points d’appui, l’orientation et la masse du corps, manque le calcul de cette force qui automatiquement se met à chuter devant moi, du chambranle des fenêtres que je ne cesse de regarder depuis le lit de ma chambre, cocon en transit jamais assez bordé contre la chute,
jusqu’au cou –
la chute
chute
Est-elle un point d’appui ?

 

Les Ratcliffe m’attendent. Le standardiste me l’a promis.

 

 

Biographie de Laurence Werner David

 

Laurence Werner David est née en 1970, à Angers.
Elle a longtemps travaillé en milieu toxicomane puis carcéral. Après des études de Lettres spécialisées en littérature anglophone, elle exerce aujourd’hui dans un lycée du nord parisien.
Ses romans sont publiés chez Gallimard/Verticales, sa poésie paraît chez Obsidiane. Récemment elle a écrit pour la revue Critique un essai remarqué sur Dernier Royaume de Pascal Quignard.             
La couturière de Dieppe est probablement le souvenir paradisiaque et angoissé d’une traversée maritime à bord du Bel Espoir ; vieux gréement du Père Jaouen, sur lequel Laurence Werner David embarqua à l’age de 20 ans.