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Laure Morali – Paimpol
lecture sonore par Laure Morali

L’océan est un tissu molletonné dans lequel nos îles ont été cousues

 

Laure Morali
Hôtel des Terres-Neuvas,
Paimpol

 

La nuit pétrole avance sur le port. Je ferme les yeux, en écoutant le cliquetis des mâts. Les voix houleuses sur les terrasses, malgré l’humidité, des gens qui fument entraînent des paroles avec elles, dans mon demi-sommeil…
Ils parlent de la lenteur
que la nuit drague autour d’eux,
du persil de la mer sur la route de l’Aigle,
de la pelure de la peau sous le couteau des glaces
à l’approche du Grand Banc.

 

Ils nomment souvent le sel…

 

Ils disent que là-bas,
même le pain
a le goût du plancton.

 

La transpiration grésillante de la graisse des baleines
découpe le temps effacé par la neige.

 

Un vertige à l’évocation de ces flocons
se voit dans les gestes embarrassés
de leurs mains, comme un présage…
Certains d’entre eux ne rentreront pas.

 

Peut-on disparaître d’être loin 
dans l’amour des autres et de leur terre ?

 

Il paraît que l’un d’entre eux a déjà perdu racines
en respirant une peau.
Il aurait pris femme à défaut de prendre terre,
là où la rivière Unamen (La Peinte)
a faim de traces de pattes
et de pas dans sa glace.

 

Mais sa femme, assoiffée de mousses,
a le bois du caribou accroché à son sein,
elle boit la saveur de l’eau douce au sabot
du cervidé amateur de baies amères.

 

« Papakassik »
est le nom qu’elle prononce chaque matin
en s’approchant du lac.
Elle compte les rides du monde
à la mesure des halètements d’un souffle
contre sa joue.

 

Les premières neiges rappellent à l’ancien marin
la douceur des marées d’équinoxe,
et l’amour de sa femme pour le Maître des animaux
ne lui rappelle que le vent,
solide contre son front,
en pleine mer.

 

Ses compagnons de pêche
ne l’ont pas revu lors des escales suivantes,
mais quand un caribou en quête de petits fruits couleur feu
vient à humer l’eau salée, et s’égare sur le rivage,
l’envie de le faire monter à bord
les traverse.

 

Ils ajoutent :
« Comme ces cerfs blancs
dans les barques de pierre des ermites irlandais. »

 

Les yeux gonflés d’avoir si peu dormi, passagère clandestine dans la mémoire de ceux qui ont donné leur nom à cet hôtel, je choisis un coin discret, au bord de la fenêtre. La nonchalance presque pieuse avec laquelle les pêcheurs embarquent dans les chalutiers paimpolais, ce matin, a un goût de déjà-vu. Je bois un café, en feuilletant le Ouest-France, puis tartine une tranche de baguette encore chaude d’une cuillerée de confiture aux bleuets, mais j’oublie de la manger, en tombant sur la dernière page du journal. Un archéologue raconte que des fouilles menées au Québec, à l’emplacement actuel d’Old Fort Bay, sur la Basse Côte Nord, ont révélé qu’une véritable cité cosmopolite s’organisait à cet endroit, dès le début du XVIe siècle. Des pêcheurs basques, normands et bretons passaient l’été dans ce havre qu’ils partageaient avec les Innus. On l’appelait Brest. « Le dixiesme jour dudit mois de juign, nous entrames dedans ledit havre de Brest avec nos navires », mentionne le journal de bord de 1534 de Jacques Cartier, dont le nom est passé à l’histoire tandis que celui des pêcheurs qui l’avaient informé a été oublié.
Les cartes marines ont gardé la trace de ce Brest de Babel jusqu’au XVIIIe siècle seulement, mais les roches brûlées des presqu’îles du nord, les vieux murs de Paimpol et la carte mentale de certains voyageurs s’en souviennent encore.  Je ne suis pas vraiment surprise d’apprendre que les ancêtres des Terres-Neuvas côtoyaient les côtes du Saint-Laurent bien avant la grande pêche… Je repose le journal comme si de rien n’était.

 

Le vent s’engouffre dans mon parapluie vert,
au bout de la jetée de pierres
engloutie sous les vagues vert d’eau
de la grande marée.

 

Le port est un bateau
à rendre nomades
les plus sédentaires
d’entre nous.

 

J’attrape du sel au creux de la main,
j’en avale une cuillère
et le reste, je l’étale
sur la poitrine,
là où ça bat
plus fort quand je pars.

 

 

Biographie de Laure Morali

 

Née en 1972, Laure Morali débarque à Saint-Jacut de la mer à l’âge de trois ans.
À force d’écouter le souffle des vagues et de scruter l’horizon, elle s’installe de l’autre côté de l’océan (Montréal, Québec) à l’âge de trente ans. Ici ou là-bas, elle écrit : La mer à la porte, La route des vents, La terre, cet animal (La Part commune, 2001, 2002, 2004), La P’tite Ourse (Naïve, 2008), Aimititau ! Parlons-nous ! (Mémoire d’encrier, 2008).
Son premier roman, Traversée de l’Amérique dans les yeux d’un papillon, paraît aux éditions Mémoire d’encrier en janvier 2010.

 

LIENS

 

Publications aux éditions de La Part Commune
Publications aux éditions Mémoire d’encrier
Présentation sur le site du festival Étonnants Voyageurs
Film documentaire Les Filles des Shimun
Ateliers d’écriture
Aimititau ! Parlons-nous ! Correspondances entre écrivains amérindiens et québécois
La P’tite Ourse, aux éditions Naïve