Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

accueil / oeuvres vives / Journal d’une navigation un peu trop virtuelle

Si l’épreuve du Vendée Globe reste une réalité quotidienne pour les 30 marins navigateurs engagés dans la plus grande course autour du monde, elle a aussi rencontré un écho d’une immense ampleur sur Internet avec Virtual Regatta. Durant 3 mois, 320 000 internautes ont vécu leur course, surfant confortablement à l’abri des grains.

 

11 novembre 2008, 11 h TU (temps universel)
Cela fait près de 12 heures que je fais route au sud en m’engageant dans le golfe de Gascogne. Je m’apprête à virer à l’Ouest, lorsque je remarque que quelques compagnons de bordée observent des arrêts-buffets sur les cailloux entre Mimizan et San Sébastien. J’ai une pensée pour eux, comme pour les navigateurs Marc Thiercelin et Kito de Pavant qui viennent d’abandonner.

 

18 novembre 2008
Je viens vérifier si le vent adonnait ou refusait autour de ma nouvelle position. Après analyse des derniers fichiers météo, je me lance : je décide de passer entre Tenerife et Grande Canarie, en espérant que l’effet de fente observé dans la réalité se révélera dans la virtualité. Ce matin, en consultant la rubrique News du site du Vendée Globe, je découvre que nous sommes 100 000 concurrents !

 

1er décembre 2008
Les champs de vents fournis par Virtual Régatta à l’approche du Pot au Noir sont à peu près d’accord avec le fichier Grib de la météo américaine et Météo France. Le journal télévisé de 20 heures, communique l’énorme succès de Virtual Régatta au niveau national. On découvre un dentiste traitant ses patients tout en gardant un œil sur l’écran du jeu, prêt à intervenir à tout moment… Du coup, il n’a pas vraiment besoin de débourser les 20 euros qui donnent accès aux options de pilote programmable et de régulateur d’allure.

 

8 décembre 2008
Copieuse dégringolade au général depuis l’équateur : je suis à la 37 000e place ! L’anticyclone de Sainte-Hélène s’étirant vers l’Argentine, l’option ouest de rigueur s’éternise. J’approche les 38° S et la première porte est à 42° S, mais 1500 milles plus à l’est. J’attends le coup de barre à bâbord…

 

10 décembre 2008
Sous gennaker et grand voile, le bateau marche bien vers la porte Atlantique. Je verrouille le pilote, j’enjambe les filières et je descends au café du coin acheter «Le canard ». Les règles de courses stipulent : « sans assistance… », Je n’achète plus l’Equipe et Voiles et Voiliers.
Nous partîmes 500 ; par un prompt renfort, nous nous vîmes près de 300 000 participants… Au 20e jour, quelques bugs pénalisant lourdement les concurrents conduisent les responsables du site à augmenter significativement leur parc de serveurs…

 

18 décembre 2008
Le navigateur Yann Eliès s’est fracturé le fémur, Marc Guillemot et Sam Davies se déroutent. Le logiciel Virtual Régatta découvre la réalité de plein fouet et retrouve sa vraie nature : celle d’un jeu.

 

23 décembre 2008
Une hiérarchie du classement semble se dessiner. Une dizaine de bateaux se tiennent sur quelques milles, le podium change souvent au gré des pointages : D. Lancry, Pac Man, Cooldouce se tirent la bourre pendant que mes voisins de l’option ouest de l’Atlantique sud pointent dans le top 20.

 

25 décembre 2008
Le réveil à bord est difficile, les résultats sont cruels : 4 250 places perdues.

 

6 janvier 2009
La cabane est tombée sur le chien, ce jeu me semble tellement réducteur. L’idée de l’abandon me taraude. Une 35 792e place me démotive, et puis ça manque de sel. La surface de mon écran est toujours aussi poussiéreuse, et, derrière la fenêtre de mon atelier, l’immeuble d’en face est toujours à la même place…

 

Vincent Leray
30e mois de mer, mai 2009