Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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John Taylor - Caen
Longfellow à Caen

 

Les spécialistes du poète américain Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882) n’ont pu avoir connaissance de la lettre ci-dessous. Elle a été découverte par mon cousin Jeremy Alden, à la mort de sa mère, glissée dans une vieille besace en cuir qui contenait quinze autres lettres écrites par le poète à Thomas Alden, l’arrière-grand-père de Jeremy. Dans cette besace se trouvait aussi un manuscrit inédit, Le Cahier secret de John Alden. Quelques remarques préliminaires s’imposent ici pour situer l’importance de ce manuscrit et de ces lettres, que nous publions de façon confidentielle et en traduction française en raison de litiges non résolus qui m’obligent à changer également les prénoms de mon cousin et de son arrière-grand-père. Longfellow reste dans la littérature américaine — pour l’observateur de nos jours — dans l’ombre de Walt Whitman, Emily Dickinson, Nathaniel Hawthorne, Herman Melville et Henry David Thoreau. Mais à son époque, il était célèbre dans le monde anglophone et bien au-delà. Charles Baudelaire a traduit quelques-uns de ses poèmes.

 

Précocement doué pour les langues étrangères, Longfellow vagabonde à travers l’Europe dans les années 1826-1829, puis à nouveau en 1834-1835, pour perfectionner sa connaissance du français, de l’italien, de l’allemand et même des langues scandinaves. Lors du premier de ses voyages européens, il se rend en Normandie où il fait étape à Vire, puis à Caen. À Vire, et plus précisément aux Vaux de Vire tout proches, il découvre les ruines d’un moulin et, sous le rebord d’une fenêtre, remarque quelques mots gravés rappelant que le chansonnier Olivier Basselin (1400-c.1450) y avait vécu. (On appelait ses chansons à boires des « Vaudevires », et le mot actuel de « vaudeville » en est l’écho déformé.) Cette rencontre avec Basselin par-delà quatre siècles impressionne durablement Longfellow. Trois décennies plus tard, en 1855, il écrit un poème intitulé « Oliver Basselin », anglicisant le prénom du chansonnier. Cette méditation poétique de onze strophes rimées en mètres réguliers dépeint un poète dont « les chansons n’étaient pas divines / N’étaient pas des chansons du grand art / [. . .] / Mais la joie / De cette terre verdoyante / Riait et se divertissait dans ses vers. » Il l’inclura en 1858 dans Oiseaux de passage.

 

Ce que ces lignes de Longfellow, ainsi d’ailleurs que quelques autres de ses vers, disent de la poésie de Basselin (dont Longfellow se procure un volume chez un libraire de Caen, comme en témoigne la lettre ci-dessous), renvoient de façon cryptée à sa propre création. C’est l’opinion de ses biographes : ces vers révèleraient ce que le poète américain, qui n’a que rarement laissé des traces écrites de ses sentiments intimes, pensait de lui-même et de sa poésie. C’est à Basselin que Longfellow, dans la cinquième strophe, attribue ces émotions : « Jamais de l’inquiétude / Ne cassa son rêve plaisant ; / [. . .] / Aucun désir / De s’élever plus haut / Ne remuait ni voltigeait dans son coeur. »

 

Longfellow lui-même ne ressentait-il aucune « inquiétude » ? Voulait-il écrire sans « s’élever plus haut » ? Pendant qu’il traduit le chef-d’œuvre de Dante, qu’il finit par publier en 1867, n’envisage-t-il jamais pour lui-même un projet qui ferait appel aussi bien à des sources littéraires et historiques — une forme d’inspiration qui lui est naturelle — qu’à ses propres doutes et à ses aspirations les plus intimes ? Il n’a apparemment jamais trouvé la force d’aller au-delà de l’autoportrait esquissé dans le petit poème « Mezzo Camin » (1842), dont le titre rend hommage à Dante : « La moitié de ma vie est passée, et j’ai laissé / M’échapper les années sans avoir répondu / À l’inspiration de ma jeunesse, de construire / Quelque tourelle de chant s’ouvrant sur un haut parapet. » (Ayez à l’esprit cette « tourelle » quand il s’agira de Caen et du château de Guillaume dans la lettre ci-dessous.) La prosodie de Longfellow demeure souvent étonnamment réussie, musicale, quoique parfois trop mielleuse, mais c’est surtout l’absence — derrière ses poèmes narratifs — d’une personnalité complexe, intense et franche qui rend son style artificiel pour nos oreilles contemporaines. Aucun critique ne comparerait aujourd’hui l’engagement personnel que Longfellow investit dans La Légende dorée (1851), son long poème narratif d’inspiration chrétienne, à celui qui anime Inferno, Purgatorio et Paradiso. Pourtant, un grand nombre de ses contemporains, à l’exception remarquée d’Edgar Poe, considérait Longfellow comme un Dante ou un Homère américain.

 

Le poème « Oliver Basselin » parvient à quelques lecteurs français. Parmi ceux-ci, Guillaume-Stanislas Trébutien (1800-1870) est le plus connu. Dans une lettre qu’il écrit à Longfellow le 20 juin 1861 à Caen, ce traducteur érudit fait l’éloge de Longfellow pour avoir « chanté notre vieux poète du peuple, Olivier Basselin — un grand honneur pour lui. » Puis Trébutien ajoute fort curieusement : « Je n’ai jamais entendu parler d’une visite par vous-même dans notre province. Cependant, de nombreuses personnes l’affirment (et l’écrivent même) pour votre manière de parler des Vaux de Vire et de la maison du vieux chansonnier. Il est certain que, si vous n’avez jamais vu cet endroit pittoresque de vos propres yeux, vous le connaissez de par cette intuition qui est le don des grands poètes. »

 

Par intuition ? Se peut-il que Longfellow ne se soit pas rendu aux Vaux de Vire, pas plus qu’à Caen ? Mon cousin et moi-même n’avons aucun doute quant à l’authenticité des lettres conservées dans la besace en cuir. Nous sommes les descendants directs de John Alden et de Priscilla Mullens, personnages principaux de cette épopée puritaine que Longfellow publie en 1858, The Courtship of Miles Standish. Ce long poème presque « autobiographique » met en scène un chapitre de sa propre histoire familiale. En effet, Longfellow est également un descendant de John et de Priscilla, tous deux passagers du Mayflower lors de sa traversée de l’Atlantique en 1620. Comme le relate ce poème, John et Priscilla se marient en 1622 après que le capitaine Miles Standish — qui aime aussi Priscilla et la courtise — est tué lors d’une escarmouche avec une tribu indienne. Il se peut que l’histoire chantée dans son épopée puritaine soit une allégorie lointaine de l’attirance que Longfellow ressent pour Mary Potter, jeune femme qu’il épouse à son retour d’Europe. (Mary accompagnera Longfellow pour son second voyage et mourra en 1835 à Rotterdam, des suites d’une fausse couche.) Les biographes soulignent la timidité amoureuse du poète, sentiment que l’on retrouve aussi chez John Alden, toujours hésitant et indécis. Stanley J. Kunitz et Howard Haycraft observent dans Auteurs américains 1600-1900, un dictionnaire biographique que « la beauté éveille en [Longfellow] une excitation presque pathologique, et que tel une sensitive il se contracte dès qu’une dure réalité le touche. » Ces lettres récemment découvertes sont écrites dans le style fleuri propre à Longfellow, mais elles dévoilent plus que ne le fait sa correspondance connue sa réelle  sensibilité. Elles révèlent ses pensées cachées, exposées également dans les étonnantes confessions mi-inventées, mi-autobiographiques du Cahier secret de John Alden.
Voici la première lettre.

 


 

À Thomas Alden
Cambridge, Massachusetts, le 7 mai 1881

 

Mon cher Thomas,

 

Tu m’as demandé ce que j’ai appris de mes voyages en France, et je tâcherai de répondre à tes souhaits. Il me faudra plusieurs lettres pour parvenir au bout de cette tâche qui m’est pénible, puisqu’elle m’oblige à faire le point sur ce que j’ai accompli comme poète ou, plutôt, sur ce que je n’ai pas réussi à accomplir. Pourtant, je suis enclin à persévérer dans cet inventaire de ma vie, car tu es toi-même un jeune écrivain et tu es proche de mon cœur pour de nombreuses autres raisons.

 

J’arrive au terme de ma vie.

 

J’étais un jeune homme.

 

Je ne me souviens plus exactement de mon voyage de Paris à Caen. À chaque halte, à chaque auberge, je remplissais mes carnets de mots français que je voulais apprendre et je notais les scènes qui m’avaient frappé sur la route. J’avais déjà composé quelques vers avant de quitter nos rives. L’un de mes poèmes écrits à l’époque où j’avais ton âge avait pour titre « L’esprit de la poésie », quoique je n’eusse alors pas la moindre idée de ce qu’était la poésie, sans parler de son « esprit ». Et si plus tard, de passage à Caen, j’ai cru avoir senti la présence de cet « esprit », me suis-je montré digne de sa dure leçon ? Je crains que je n’aie pas réussi à l’entendre.

 

En arrivant dans un village normand, j’avais remarqué quelques ruines. Pourquoi sommes-nous spontanément attirés par certaines choses appartenant au monde matériel, ou par certaines personnes croisant notre chemin, et non par d’autres ? Pourquoi John Alden et Miles Standish avaient-ils tous deux une attirance pour Priscilla ? Pourquoi Priscilla n’avait-elle de l’attirance que pour John ? C’est là l’un des mystères que je n’ai jamais résolus. (Je n’ai jamais rien résolu.) J’avais déjà longé en France de semblables ruines, mais j’ai ressenti pour celles des Vaux de Vire une intense envie de les approcher. J’ai aperçu quelques lettres gravées dans la pierre et, faisant appel à mes compagnons de route, j’ai pu les déchiffrer. Un poète du nom d’Olivier Basselin avait vécu là, dans ce qui pouvait avoir été un moulin.

 

Le lendemain, ou le surlendemain, ou peut-être même une semaine plus tard, je suis arrivé à Caen. Le voyage de Vire à Caen s’est dissous dans ma mémoire en une sorte de rêve vague, mais « ne me dis pas [. . .] / Que ‘la Vie n’est qu’un rêve vide’ », comme je l’ai prétendu autrefois. Aujourd’hui pourtant, je crains que la vie ne soit précisément cela.

 

Auprès d’un libraire à Caen, je me suis informé sur la vie de Basselin. J’ai acheté un volume de ses chansons : l’édition de 1811 qui me trouble chaque fois que je glisse la main sur sa reliure de cuir craquelé. Pourquoi ai-je ressenti le désir de lire de simples chansons à boire dont le langage archaïque m’échapperait ? N’était-ce que pour avoir découvert ces lettres gravées sur une pierre mélancolique, à moitié illisibles?

 

J’ai glissé le livre dans la poche de mon manteau et je suis parti sur les pavés de Caen à la recherche du château de Guillaume, avec l’espoir que les chansons de Basselin que je déchiffrerai plus tard dans la soirée calmeraient mon incompréhensible émoi. Les rues de la ville étaient fort animées ce jour-là. Chevaux, chariots, carrosses, notables portant leur chapeau haut-de-forme, pêcheurs installés sur le dock longeant l’Orne pour vendre leur poisson à la criée… Des scènes, des bruits et des odeurs qui rappelaient ceux que je connaissais dans le port de Boston, mais ma patrie me semblait à présent à des éternités de distance de là où je me trouvais. Ma vie était-elle en train de subir quelque mystérieuse transmutation ?

 

J’avais initialement organisé mon étape à Caen pour me rendre au château de Guillaume, afin d’imaginer son invasion de l’Angleterre. N’oublie pas que j’avais l’ambition d’un jeune homme qui a ses propres plans d’invasion. Je me suis cependant simplement couché — c’était étrange — dans la boue froide de la douve vide, au pied de la muraille du château. J’ai fermé les yeux. Puis je les ai ouverts. Aujourd’hui encore, Thomas, je fais de même chaque fois que je souhaite cesser mes ruminations, vider mon esprit, me donner à tout ce qui n’est pas moi. Ah, si je te l’expliquais moins philosophiquement, avec plus d’honnêteté : chaque fois que je m’évertue à fuir mes craintes et fantaisies…

 

Qu’ai-je réellement vu du monde extérieur lors de mes voyages, lors de ma vie studieuse ? Trop peu, quand bien même je me souviens de cet après-midi à Caen où je m’étais couché dans la douve froide et humide, les passants s’arrêtant de temps à autre pour m’observer avant de reprendre leur chemin, tout en secouant la tête.

 

Le soleil était un disque doux et miroitant à travers la brume océanique.

 

J’ai eu une sorte de vision. C’était comme si le monde, voire tout le cosmos, se rétrécissait à d’infimes phénomènes ; comme si la Matière s’était réduite à de minuscules impressions sensorielles qu’il m’était prescrit de vivre, l’une après l’autre, dans les recoins les plus profonds de mon être. Comme si les bateaux de pêche que j’avais admirés, avec tous leurs mâts et leurs cordes, avaient disparu, ne laissant place qu’à des bruits qui doucement s’évanouissaient : le grincement des mâts, le claquement des cordes. Comme si les mouettes s’étaient envolées, leurs cris s’attardant pourtant sous forme d’échos troublants, de moins en moins audibles. Comme si les nuages s’évaporaient pour former un voile toujours plus fin. Comme si le soleil n’était plus une étoile en feu, n’était plus que son miroitement. Comme si la brise de l’Atlantique s’était adoucie pour se transformer en une caresse sur ma joue non rasée.

 

Une caresse ?

 

À l’époque, mon souvenir le plus précieux se rattachait à cette aube lors de mon embarquement sur le bateau qui devait me conduire en Europe : l’avant-bras de Mary, revêtu d’un tissu épais, que j’ai osé toucher pendant un instant… Cette sensation, je pouvais la faire renaître à volonté dans mon esprit, avant de m’endormir, au cours de mes voyages en France. Mais tandis que je m’allongeai cet après-midi sous la muraille du château de Guillaume, ce souvenir tactile si délicat semblait avoir quitté de lui-même mon esprit, où je l’avais précieusement conservé. Mon souvenir était maintenant devenu un évènement aléatoire, en suspension devant moi ; un geste qui perdait toute signification, toute conséquence ; il n’était plus qu’une pression qui se produisait dans l’air, une pression appliquée ni par moi sur le bras de Mary, ni même par qui que ce soit sur le bras de quelqu’un d’autre. Tout ce sentiment si cher à mon coeur : un hasard qui flottait comme un grain de poussière, comme une toute petite tache qui brillait dans la lumière chatoyante.

 

Me suis-je endormi ? Me suis-je réveillé ?

 

Longtemps je restais là, Thomas, allongé sous la muraille du château de Guillaume, comme un vagabond qui fait une halte dans ses pérégrinations — ou dans sa quête. Une quête ? Mais à la recherche de quoi aurais-je dû partir ? La ville de Caen retrouvait sa quiétude, et moi, je restais inquiet. La fraîcheur du soir tombait. Pendant tout ce temps, j’avais gardé posée ma main gauche sur les chansons de Basselin qui célèbrent l’ivresse, tandis qu’avec les ongles de ma main droite — tels cinq pointes de plume aiguisées et trempées dans de l’encre — je continuais à creuser dans la terre froide, salée, chargée de pluie.

 

C’était cette même main, Thomas, cette main pâle avec ses taches brunes.

 

Je t’en dirai davantage.

 

Avec toute mon affection,
Henry

 

JOHN TAYLOR. mai 2010
— traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Daviet

 

 

BIO de John Taylor

 

L’écrivain américain John Taylor vit en France depuis 1977. Cinq de ses livres ont paru en traduction française : Tower Park (L’Aube, 1988), Présence des choses passées (L’Aube, 1990), Au cœur des vagues (Isoète, 1994), Quand l’été fut venu (Dumerchez, 1996), Une certaine joie (Tarabuste, 2009). Collaborateur de long date au Times Literary Supplement et à d’autres revues littéraires anglo-saxonnes, il a écrit de nombreux essais sur les écrivains français (Paths to Contemporary French Literature, Transaction, volume 1, 2004 ; volume 2, 2007). Il est également l’auteur d’Into the Heart of European Poetry (Transaction, 2008).