Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Frédéric Laé – Brest
À voir à travers les vitres : la douce avancée du paysage quand le port se montre, la douce avancée des oiseaux ou leur immobilité suspendue aux courants qu’ils remontent, taches blanches, goélands, sternes, mouettes, à voir les grues aussi qui s’avancent puis qui reculent derrière les silos de soja, derrière les sphères des gazomètres et derrière les beaux immeubles neufs. L’air blanc et sa douce avancée, à voir au-dessus des cabines d’un dernier cargo russe ou maltais trop gros pour ce port-ci, arraisonné au large et qui vomit sa rouille et sa faim. Voir que tu planes au-dessus des antennes et des feux allumés. Voir que tu traverses la lumière homogène des journées, lumière blanche qui fait de l’hiver la saison presque de toute l’année, et tend sur les villes intérieures, en comparaison, un voile chaud qui ne s’en va plus, jaune pisse, quel que soit le temps. La lumière du port n’a pas ces chaleurs. Pas de couleur au ciel : les passants en endossent parmi les plus crues pour euxmêmes, signes colorés d’hommes recouverts de toile bleue, trop grande, laine verte, matière plastique, jaune, orange, rouge, toile rouge, bleus de chauffe, bleu roi, noir. Les bâtiments reprennent ces mêmes tons, visibles de loin comme les tourelles des balises qui attendent en rangs d’être emportées dans la rade. Leurs coques reposent à l’oblique au bout du quai, sur du sable gris. D’ici, les bateaux de guerre ne servent que de brise-lames. Une ligne de gris au loin. D’ici, il n’y a pas de port militaire. Tu traverses l’air au-dessus, trop humide pour qu’il pleuve vraiment, mais qui laisse un crachin remplir tout l’après-midi de grandes flaques en silence, les bruits étouffés par les gouttes, fines, presque une neige trop douce dont branches en étoile ont fondu une à une, pas assez en tout cas pour une pluie. Tu traverses l’amiante envolée sur le siècle dernier. Tu tournes en étrangère, revenue des terres plus au nord là où l’herbe est plus drue sous les tonnes à lisier. Tu traverses les quais. Le clapotis des moteurs. Tu traverses les ponts et les cours. La ville blanche et ses grognements de tigre tiède. Je t’allongerais ma mouette au milieu du parc à chaînes.

Odeurs. Bruits. Dehors. Froid qui s’engouffre, vitre ouverte. L’air sent la javel et l’essence, le mélange. Dans les ateliers l’odeur des copeaux métalliques, l’huile brûlée, le pneu. Par les rues l’odeur du soja qui macère. Dans les bars alignés le long du quai l’odeur des frites, bières, cafés, museau, valeur-sûre, couverts, robinets, règne du bruit radio, de la musique ambiante, des variétés seventies. Parfois, excitation d’un client quarante fois perdant au rapido, pestant alentour, d’une voix raide qui disparaît sous le bruit des trains, camions, voitures, bateaux, arrivées et départs, et au bout du polder sous le bruit des broyeuses avalant toute ferraille sans distinction. Tu planes. Brouhaha —
plein : barda
bâches barrissent
ramasse, rôti
chaud, mayonnaise
quart
reste : graisse grasse
et de reprendre à l’heure dite
compresses compresseur primes
casse
caisses
pachas, âgés, ingénieurs
Passagers
puis : palettes chargées partent
ça, fait
remorque, une autre
patron
commerciaux soudeurs assistantes
épouse époux soute
débauchent
au sec évider la vieille
strass, garage
bar
berce brame esquive
braille écume
baratté beaux
marins ouvriers bleus noirs jeunes intérim
travaillent là où parler vite (parce que les ploucs)
dans le bruit des tôles, des découpes et des tours, en grattant le fer, en
sablant la dernière coque en commande — une prochaine suit. Si tu veux encore, plus tard nous descendrons au port. De nuit, tout y est calme, gardiennage. Je te guiderais jusqu’aux marches qui donnent sous la promenade, comme le chien de ta cuisse, chaleur et laisse à ton bras. Tu ne verras pas la mer (pas de mer), tu ne verra pas la rade, je t’arrêterais. Tu n’en sentira rien, des martelages assez, que les bruits les plus doux et à peine, que j’espère.
Alors je t’allongerais ma mouette au milieu du parc à chaînes.