Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

accueil / oeuvres vives / François Bon – Fort-de-France

François Bon – Fort-de-France
Comment je n’ai rien vu de Fort-de-France

 

Une des choses qui me fascinent dans l’atelier d’écriture, c’est qu’il me semble découvrir, par les textes des autres, bien plus que ce que me permet l’expérience touristique, ou bien l’expérience tout court, ma déambulation de piéton, ce que voient mes yeux. C’était pareil à Tokyo, à Kiel, ou en Centre de jeunes détenus à Bordeaux : les trajets, le sentiment du temps, l’histoire qu’on porte, et les visages, la constellation des imaginaires possibles, voilà ce qu’il est de ma responsabilité de faire émerger, en conduisant ces stages.
Alors pourquoi n’avoir rien voulu voir ? Partout où j’ai pu me rendre, ai toujours eu ce besoin de mer, cette volonté d’aller voir, ici, de Bombay à Altantic City, ou Petersbourg ou Skye ou Tokyo, justement, à quoi ressemble la mer, qu’est-ce qui vient de l’horizon.
Il se trouve qu’à l’IUFM de Fort-de-France on la voit de partout. Elle est là, on sait l’île. Finalement, au bout de la semaine de travail, parce que j’avais quand même une journée libre, je me suis décidé, je suis descendu à pied vers Texaco puis la ville. La mer, pour nous autres qui la connaissons de naissance, n’est pas seulement dans le rivage, les vagues et le sable. Elle est dans ces bicoques où on recharge à l’acier inox les hélices, où on touille résine et durcisseur pour la reprise d’une coque. Elle est dans cet abandon, où on reconnaît, même dans l’abandon de quelques herbes folles, devant fûts métalliques, une ralingue, un vieux treuil.
Dans cette cirque étroite de pêcheurs, j’ai dû m’arrêter longtemps, et m’en tenir à des détails. Les pieds nus ou quelles chaussures, et le bruit des moteurs, et l’odeur quand l’eau stagne. C’est aussi cela, pour nous, la mer.
Puis finalement ces étendues de Fort-de-France dans sa vieille apparence coloniale : ville basse, étendues de quai, et depuis le début de semaine je les voyais passer, les hôtels flottants aux visages rougeauds de touristes moyens. On les lâche en troupeaux sur le quai, ils se retrouvent dans le magasin de tee-shirts, alcools et coquillages et au revoir. Alors, ce jour-là, j’avais pris un taxi et j’étais remonté dans les hauteurs de l’IUFM. A quoi bon confondre ce cirque marchand et l’idée du port, l’idée de la mer, et ce que porte pour nous l’aventure Martinique, notamment dans ses écritures d’éuajourd’hui, à commencer par Patrick Chamoiseau, grand épique, grand lyrique, et homme simple ?
De Fort-de-France, je n’ai donc connu, en cinq jours, que ce chemin de ma chambre sans verre aux fenêtres, mais des persiennes de ciment ouvertes, à la salle (ciment éducation nationale aussi), sur la coursive en étage, où nous travaillons, et, le soir, le chemin de cette même chambre à un rond-point de rocade et son supermarché. Mais les textes, eux, me disaient la mer et l’histoire, me disaient ce que dit aussi Chamoiseau : que l’île peut être vécue comme éloignement, voire prison, et vous rend à votre exil. Et les questions mises en travail par ces enseignants disaient ces choses graves de l’histoire qui reconduit l’injustice, qui questionne le statut de la langue, et comment et pourquoi on peut donner le meilleur de soi-même à transmettre.
Parce que je suis d’un pays abîmé. La côte de Vendée est disloquée, usée de béton, de commerces à bas prix, et tout disposé pour l’embouteillage de masse aux vacances d’été normalisées. La faune aussi, ce qu’on trouvait dans les rochers, enfant, anéantie. Et soudain, là-bas, dans la chambre de ciment, avec ces stridences des grenouilles et le silence habité de la nuit, c’est l’enfance qui me revenait. L’air était d’Atlantique, l’air était d’enfance. L’odeur, la légèreté, c’était cela l’enfance de mer. Je me souviens que, le dernier soir du stage, avec les enseignants, nous étions allés sur une plage avec terrasse, partager un verre : pas envie de l’eau, et j’avais trouvé la plage asservie par l’époque, comme mon pays de Vendée est asservi, ou bien que les hôtels flottants à carène rectangulaire, qui semblent remorqués sur la mer plate, avec leurs casinos, piscines et restaurants, et qui débarquent leur cargaison de ventres décorés avec appareils-photos pour acheter chez les Noirs, en regardant de loin les pauvres, des coquillages souvenir et du rhum vous dénature et anéantit tout un port : rien dans la ville n’était si grand ni si gros que ces bateaux pour loisirs du monde riche. Alors j’achetais des bananes et du pain, je me faisais du Nescafé, et dans la petite chambre de ciment (j’avais à l’époque cet ordinateur MacIntosh qui ressemblait à un coquillage ovale), j’essayais de partir à la rencontre de ces sensations qui pour moi étaient de mer, pour moi étaient d’enfance : et c’est ce que je dois à Fort-de-France, qui m’a rendu soudain, par l’air et le son de la nuit, mon enfance d’Atlantique.