Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Éric Pessan – Bordeaux
lecture sonore par Éric Pessan

 

La mer, on me l’avait cachée.

 

Jamais l’on ne partait à l’ouest, jamais l’on n’allait voir les dunes phénoménales d’Arcachon, et, au-delà des dunes, jamais l’on ne se tenait face au large, les yeux plissés par le miroitement de l’eau, la peau subitement salée par les vents chargés d’embruns. Non, nous étions des gens de la terre. A la moindre occasion, on filait vers le sud, droit vers la forêt des Landes, là où les arrières grands-parents avaient cultivé la terre et élevé les bêtes, dans ces bois poussés sur un sol acide et sablonneux, parmi les fougères et les bruyères. Au balancement mousseux des vagues, on préférait celui de la canopée des pins.

 

C’est mon grand-père qui me fit partager le secret.

 

Une après-midi, il dévia notre promenade quotidienne, me prit la main pour me faire traverser la rue Charles Domercq, m’amena au long de cette petite rue qui court derrière la gare Saint-Jean, la rue des Terres de Borde, et me mena, je ne sais comment, sur une sorte de passerelle technique boulonnée au pont métallique qui permet aux trains de franchir la Garonne. C’est la première fois, je le crois sincèrement, que je traversais le fleuve et mettais un pied sur sa rive nord.

 

Stupeur d’être suspendu au-dessus des eaux.

 

Le pont existe toujours, je ne sais pas si l’on peut le traverser à pied, j’en doute comme je doute qu’il ait été tout à fait autorisé de le faire lorsque mon grand-père me fit découvrir les flots bruns de la Garone. C’est là qu’il m’expliqua que Bordeaux était un port, que l’eau boueuse qui filait sous nos pieds allait se jeter plus haut dans la mer, que plus à l’ouest de grands navires venaient charger et décharger des cargaisons phénoménales. C’est là que j’entrevis l’ouest pour la première fois. Un train passa, les poutrelles du pont répercutaient le roulis des bogies, le vacarme métallique nous assourdissait et, au-dessous, un fleuve brunâtre coulait vers la mer.

 

Vertige minuscule d’entrapercevoir les paysages derrière le paysage.

 

La mer, bien entendu, je savais qu’elle existait, je l’avais vue à la télé, les livres en parlaient. Je n’étais pas élevé dans l’ignorance, je savais que la mer existait comme je savais que les cactus poussaient dans le désert, que les pumas vivaient en Amérique, que la lune ne possédait pas d’atmosphère et qu’elle tournait autour de la terre en vingt-quatre heures. Je savais toutes ces choses qu’un enfant de six ans doit savoir, j’avais sur bien des choses une connaissance abstraite, coupée de l’expérience. Grâce aux bandes dessinées de Tintin, j’avais même une idée pas trop mauvaise de ce que pouvait être la vie à bord d’un cargo comme celle à bord d’un paquebot. Les voiliers, je ne sais pas, je crois qu’à l’âge de six ans je pensais que les voiliers n’existaient plus, bateaux de siècles éteints.

 

La mer, donc, et, avec elle, la possibilité de naviguer.

 

C’est pourtant là qu’ils aboutissent tous. L’ouest… toujours l’ouest… C’est là, si je ne m’aveugle, qu’après de nombreux détours, j’ai fini par aboutir moi aussi. Bien plus tard, mon grand-père n’était plus là pour me faire traverser la Garone, j’avais osé refaire le trajet seul, aller loin, m’affranchir du tropisme qui ne menait qu’aux forêts du Sud, j’avais fourré une chemise ou deux dans mon vieux sac de toile, me l’étais collé sous le bras et m’étais mis en route, laissant deux grosses valises bouclées près de la porte du studio parfaitement rangé.

 

Seul, j’ai atteint la mer.

 

Souffle du vent au visage, sable aux cheveux. Poursuivre mon voyage. Les sables brûlants, j’en ai ramassés que je laisse glisser entre mes doigts. C’est un peu d’Ouest. J’imagine, comme dans un rêve, que l’homme doit suivre la course du soleil – jusqu’au rivage – et le regarder disparaître dans les flots. Ça pourrait s’appeler : salut au revoir il faut que je me sauve. Une escale dans un voyage. Je ne vois pas mes yeux, je vois le monde. Je vois la terre et le ciel qui sortent de mes yeux. J’ouvre les yeux et je vois le soleil qui surgit dans le ciel, la lumière emplit mes yeux.

 

Toujours l’ouest, oui.

 

Du côté de la mer le ciel s’allume de grands éclairs rouges, la scène a un air de joie surfaite, d’agitation contrôlée. Du côté de l’ouest, là où finit la dune, les rochers dénudés d’une basse colline qui s’avance vers la mer retombent en plis froissés. Et puis aussitôt se fondent, sont repris avec la même force, de nouveau c’est cet élancement brisé, cette chute… Bruit grave et lourd d’animal marin. Une annonce de transes à vous donner des frissons. Il n’est pas rare de voir une vague, une vague toute seule. Je n’ai pas le sens de l’orientation. Je ne sais, moi, ce que je pense ni ne cherche à le savoir. Si je donne la sensation qu’il y a quelque chose de merveilleux. Pour des raisons inexplicables, je me sens toujours ému jusqu’aux moelles par ce décor. A force de voyager, fatalement, j’ai délaissé l’auto, j’ai délaissé le train.

 

Et j’ai emprunté un bateau.

 

La mer s’est retirée très loin, laissant une large bande de sable humide, lieu de fraîcheur après la fournaise de la journée. Je me rappelle, et il s’ensuit des séries de souvenirs qui s’enchaînent l’un l’autre, je vois encore ma mère me dire: se détester dans les familles est une coutume ancienne et toujours strictement observée. Sa voix est douce. Combien de temps il m’a fallu pour comprendre qu’au contraire c’était le bon moment pour entendre ce que ça voulait dire contre moi. Tu es le morceau de moi qui me manque, a-t-elle dit. Ici fondu au noir, c’est trop dur à voir. Les mauvaises langues ont peu d’imagination, on creuse un trou pour en sortir. Ombres de mouettes passant sur la plage, lentement, ombres noires dans les yeux qui dansent. J’ai un souvenir forcené, je n’ai pas sommeil. Je me souviens encore du choc. J’étais au terminus du rêve. J’étais parvenu en territoire connu.

 

Escale à l’ouest, retour à Bordeaux, dans cette ville presque oubliée depuis.

 

Il s’élève une violente tempête ; les vents en fureur déracinent les rocs et les forêts. D’ici on a une vue sur presque tout, la gloire du soleil sur la mer violente, le ciel ! couvercle noir de la grande marmite, la froide cruauté de ce soleil de glace, cette lumière qui accompagne le vent. Je respire le sel, et le sang clapote à mes oreilles. Je me refuse presque à admettre que de tels pays puissent vraiment exister. Plus bas que moi, toujours plus bas que moi, se trouve l’ouest. J’hésitais à rentrer chez mes parents. Etrangeté de faire escale à Bordeaux et de rejoindre une chambre d’hôtel d’être ici incognito. Il aurait fallu pouvoir couper les ponts, j’ai beau être devenu un égaré je sais en quoi consistent les voyages, mais j’ignore le prix à payer. L’ouest peut tout dévorer.

 

Je traverse l’eau à la nage.

 

Février 2007 – Eric Pessan

 

 

Biographie d’Éric Pessan

 

Éric Pessan, né en 1970 à Bordeaux, est un écrivain français. Il est auteur de plusieurs romans, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que des textes en compagnie de plasticiens. Il anime également des rencontres littéraires et des débats, ainsi que des ateliers d’écriture. Il collabore aussi régulièrement au site Remue.net Il a, en outre, été rédacteur en chef de la revue d’art et littérature Éponyme, publiée par les éditions Joca Seria (quatre numéros parus).
En compagnie de Nicole Caligaris, il a co-dirigé l’ouvrage collectif Il me sera difficile de venir te voir, correspondances littéraires sur les conséquences de la politique d’immigration française, publié en octobre 2008, aux éditions Vents d’ailleurs.

 

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www.remue.net