Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Danielle Robert-Guédon – Saint-Malo
lecture sonore par Danielle Robert-Guédon

 

Je suis arrivée à Saint-Malo en 1974, j’avais vingt ans. C’était l’époque des artichauts en fleurs, les champs aux alentours étaient violets. La mer était haute, la Rance n’avait pas, ce jour-là, l’odeur de son nom.

 

Mon premier logement : une canadienne plantée sur le camping d’Aleth, coincée entre une haie de tamaris et le grillage surplombant le chemin de ronde où se promenaient les vieux. Je les entendais se plaindre du soleil et du vent, je les apercevais, caquetant, abaissant leurs casquettes pour ne plus voir le large. De l’autre côté de la haie, les caravanes avaient été désertées pour la plage. Il suffisait d’attendre sans bouger, d’observer de loin les voiles et les ferries. Puis, quand les vieux rebroussaient chemin, quand les vacanciers remontaient au camping, je me préparais moi aussi à tourner en rond, d’abord sur l’ancien sentier douanier puis sur les remparts, intra-muros. A contre-courant, toujours. Fuyant la rue de La Soif impuissante à étancher celle de la foule. Je rentrais à la nuit tombée, me couchais à tâtons, m’endormais avec le bruit du ressac, m’éveillais de même, jours et nuits semblables, salés, balancés. Jusque-là, pas de déconvenues. Je pouvais me prendre pour une figure de proue dressée à l’extrémité du camping. Les circonstances m’avaient amenée là, je n’envisageais pas qu’elles me fussent défavorables. D’ailleurs, j’ai toujours aimé la mer.

 

Septembre est arrivé, les vacanciers étaient repartis, j’ai conservé mon emplacement triangulaire derrière la haie. Ne restaient, sous les auvents, que quelques anglais buvant leur thé. Les nuits fraîchissaient mais je connaissais la ville par cœur, ses rues humides parsemées d’étrons, ses courants d’air, ses échos lancinants, cornes de brume et mouettes. Tout aussi lancinante, la sensation d’une imposture malgré le goût des petits suisses Malo enchâssés dans leur boîte de carton. Malgré, aussi, la gargote de Madame Luang, où je dînais le soir pour ne plus entendre la pluie marteler la toile de tente. Il fallait se plier au bon vouloir de cette Laotienne ratatinée qui n’ouvrait qu’à ceux dont la tête lui revenait, trois ou quatre à la fois, pas davantage, tant l’espace était réduit, encore diminué par les marmites au sol débordant de l’arrière-cuisine. Les habitués se parlaient peu, avalaient sous le regard de Madame Luang le plat imposé et ressortaient, clandestinement eût-on dit, dans les rues de cette ville reconstruite « à l’identique » à laquelle ce lieu échappait, seulement identique à sa propriétaire sans âge et sans attaches.

 

Il y avait évidemment beaucoup plus de monde à la taverne Borgnefesse, rue du Puits aux Braies. Des fiers à bras, ceux qu’on appelle dédaigneusement les « voileux », tenaient cette adresse pour un privilège. Ils y buvaient et s’esclaffaient à la manière d’un soi-disant capitaine de la flibuste du XVIIème siècle dont on avait fortuitement retrouvé les mémoires dans une vieille malle, en 1944, après les bombardements de Saint-Malo. Qu’il se fût agi d’un canular ne les effleurait pas. Ni que ce fameux Le Golif, dit Borgnefesse, eût été inventé par un écrivain belge. J’avais découvert à la librairie du Môle cet Albert t’Sterstevens, ami de Blaise Cendrars. Dans cette boutique, outre les livres consacrés à la marine, le choix était restreint. Les volumes étaient serrés dans le fond de la pièce pour faire la part belle aux aquarelles et photos de bateaux, phares et tempêtes. La même redondance était cultivée dans les bars et crêperies : nœuds de marins et mi-coques encadrés, ancres et cordages, baromètres en cuivre donnaient aux propos des forts en gueule un son de pacotille. L’île de Cézembre était leur grande affaire. A quatre kilomètres au large de la cité, ils pouvaient frimer en énonçant toutefois une latitude de 48°40’60 nord, une longitude de 2°4’60 ouest, tirant des bords, désignant le phare du Grand Jardin comme ils auraient crié « terre » après une longue traversée. Leur seule frayeur, une fois l’île abordée, était de faire exploser une ancienne mine. Mais le chemin était balisé entre la plage et le bar nommé sans plus d’ironie Le Repaire des Corsaires, où ils affrontaient des déferlantes de bière. A les entendre, tous expérimentés. A les voir, des pitres se moquant du monde. Au pied de la tour Quic-en-Croigne, les jeunes garçons déguisés en flibustiers n’étaient plus là pour distribuer des prospectus aux touristes, l’automne s’installait. J’ai fini par trouver une pièce à louer dans un vieil immeuble occupé par les bateleurs de l’été, avaleurs de sabres, cracheurs de feu et fakirs essayant de se refaire une santé avant la prochaine saison. L’un d’entre eux, dont le numéro avait consisté à s’allonger torse nu sur du verre pilé tandis qu’un autre le piétinait, collectionnait abcès et furoncles. A chaque étage, maigreur et débilité. Je n’avais pas l’intention de me faire avoir, je fuyais les remparts, revenais vers Aleth en longeant le port de Saint-Servan, montais vers le quartier de la Roseraie. Dans le petit cimetière dominant l’embouchure de la Rance, où sont enterrés religieuses et marins, il n’y avait plus d’artifices, plus de bobards. Tombes encalminées dans l’inéluctable, un vrai réconfort.

 

Mais c’est en plein hiver que j’ai percé la ville à jour. Il avait exceptionnellement neigé, plafond bas dans les rues, brume s’accrochant partout, résistant au vent coulis. Sur le port de commerce, les tas de charbon étaient grimés en pics ridicules ; entre les écluses le clapot était inaudible. Pas d’avantage qu’en plein été, je ne pouvais me laisser convaincre, le décor était trop factice. La plus grande confusion régnait, ciel et mer pareillement opaques, bottes et cirés jaunes aussi inadaptés qu’une luge sur la houle. Les plages estompées. Et les murs resserrés. Suintant. Une ville à vau-l’eau où je vivais de travers, dont on m’avait dit le plus grand bien. Une phrase attribuée à Erik Satie m’a donné le dernier élan : « Bien que nos renseignements soient faux, nous ne les garantissons pas. » Alors j’ai définitivement tourné le dos à la ville de Saint-Malo.

 

Danielle Robert-Guédon

 

 

Publications de Danielle Robert-Guédon

 

Le désespoir du singe, éditions Balland, 1997
Le Grand abattoir, éditions Balland, 1999
Déposition, éditions Filigranes, 2000
Je reçois, éditions Balland, 2002
Mariages, éditions Frac Bretagne, 2003
Les vivantes, les morts et les marins, éditions Joca Seria, 2005
La Rongère, éditions Argol, 2009