Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

accueil / oeuvres vives / Daniel Biga – Nice

Daniel Biga – Nice
NI quartier maritime vue d’oiseau

 

Vue d’oiseau, depuis l’à pic de la terrasse du parc du Château – altitude 80 au-dessus de la mer- là où le mousse John attend le goéland comme Tchoua la mouette du rêve, et d’autres couples d’uccelli, uccellini et uccellone   nichent en bons ménages, le port de Nice (  Nissa en nissart, Nizza en rital, Nikaïa en grec ancien et nice en ricain contemporain) paraît une fascinante maquette, plan et carte en relief ; d’ici tant d’enfants se sont embarqués, moussaillons tirés à la courte paille et dévorés depuis, ou non, par l’ogre de la vie quotidienne, ont joué, jouent et joueront  aux petits bateaux ( à rame, à voile ou à moteur) qui vont sur l’eau comme ils jouent aux trains à tirer, mécaniques ou électriques qui roulent sur terre, suivant les époques, les mutations, les changements de siècles, voire de millénaires ; ici, d’en haut  ( attention cependant à ne pas trop vous pencher par dessus la rambarde !), déplaçant par la seule force de l’esprit et de leurs commandements à mi-voix les trois-mâts barque, les pointus, ( ôte-toi de là petit pointu tu bouches le bassin : «  ma iou siou lou passagin che faï passa li gent di l’autre cousta !), les tartanes d’antan , modifiant les docks, les darses, les cales, délogeant les entrepôts, la manufacture, la sablière, la minoterie et les greniers des quais dit aujourd’hui Cassini,  Lunel, des deux Emmanuels, Amiral Infernet, Etc..,  démolissant le vieux Lazaret et la Tour Rouge ; les remplaçant par des résidences immobilières de luxe à haut profit et grande banalité, montant puis démontant des grues de Meccano, puis de Lego et de Playmobils, envoyant aux oublis, pertes et profits de l’Histoire tous bâtiments marins et terrestres, supplantés par des cimentiers pour la Balagne, des transports de troupe pour Oran et Alger, des cargos mixtes pour Marseille, Gênes ou la Sardaigne, de pharaoniques yachts de millionnaires, de beaucoup plus humbles bateaux des aventuriers des cinq continents et océans, des pêcheurs de poutine, thons rouges ou muges au lamparo, du « Gallus 1-2-ou 3», promenades nautiques touristiques pour les Iles de Lérins, la Principauté de Monaco, le Casino de Monte-Carlo, San Remo.. ;dans leurs jeux d’enfants, devenus hommes, constructeurs démolisseurs de Monopoly, cartes, maisons, hôtels, pions de jeux de l’oie, tout confondant,  échec ou math, avançant, reculant, boulégant les billes, les boules, les pions, les pièces, et parmi cent autres mouvements, flux et reflux, même ( souffler n’étant pas jouer), John le goéland, qui se rêve Giovanni di Nizza ramant sur une si petite annexe traversant le bassin Lympia,  rejoignant son navire amiral quai Papacino ;  et toujours l’aviso des Douanes longeant la blanche digue dite des mille poèmes, la vedette des pompiers marins, ou  celle du Pilote partant en mer à la rencontre d’un de ces ferry de plus en plus obèses, en de plus en plus fréquents allers-retours aussi, de Nice en  Bastia,  Ajaccio, Calvi, Propriano,  pour les délicates manœuvres du monstrueux robot dans ce port de poupées, masse d’acier dans ce palais de verres, pachyderme inter-galactique dans le bassin-magasin de quilles, boiseries, contre-plaqué et porcelaines ; et puis , à peine perceptible, encore, seule dans son kayac du Club de la Mer, se faufilant au ras de l’eau huileuse, presque et quasi au niveau des œuvres vives de la multitude des navires tous dissemblables, avec sa pagaie rapide, légère comme une aile, Chantal, bien sûr et aussi Jean-Marie, Ernest, peut-être Daniel , tant d’autres dont les infimes ombres et lumières s’évaporent pour l’éternité dans le vide …  

 

Moi, là-haut, l’oiseau, l’enfant,  je fais le point fixe : je repère ma route vers Bastia,  demain je suivrai le sillage du « Comté de Nice «,  du «  Cyrnos » ou du « Sampiero Corso » ; demain je m’envoile vers «  l’Ile Rousse », je m’envoile pour les îles, qui sont toutes, de beauté ( comme disait Jean Grenier) ; je m’envoile, moi, oiseau dans l’air ne laissant nul sillage visible.

 

Daniel BIGA