Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Christophe Hardy – Concarneau
Dans le port de souffrance

 

La Ville-Close se dresse entre deux zones antagonistes.
Le port de plaisance donne sur le large. Une simple jetée l’en sépare.
Le port de souffrance se cale entre les fortifications et le quai Carnot, les baraques blanches des mareyeurs, les bistrots, les pentes montant vers le bocage avec son cloisonné de chemins creux, de parcelles et de haies.

 

S’établir dans le port de souffrance est dicté par la sagesse : quand la tempête est là, plus rarement l’ouragan, la construction militaire en blocs de granit fait barrage à l’assaut des vents, de sorte que je risque moins de finir comme un de la plaisance, échoué sur la vase façon baleine, coque retournée, tortue agonisant ventre au ciel.
Choisir ce lieu est aussi plus divertissant. Je ne passerai pas des heures inquiètes à scruter baromètre et bulletins météo pour savoir si c’est le moment d’attendre ou de filer. Je suis affranchi de la tyrannie du présent.
Dans le port de souffrance je vis, très librement, de sensations fraîches encore ; elles me lient pour toujours au travail du poisson. Et, avec l’intensité du trait, du ton, de l’éclat, me reviennent les images et les coloris, les sons et les odeurs : c’est la débarque dans la hâte et l’exactitude du moindre geste ; la vente à la criée ; la cohue et le ruban inexorable de la voix dans un micro qui grésille aux oreilles ; l’étalage des écailles, des corps fuselés dans les caisses qui sont les cadres d’une multitude de natures mortes ; l’explosion des gris, des blancs, des noirs luisant sur le goudron, dans une jonchée de débris de glace, de fils de sang, de chair crue – le délice des goélands.

 

La plaisance et ses jeux m’ennuient. Ils rabougrissent l’océan. Ils affadissent sa crudité, fragilisent sa grandeur.

 

Quand il me faut sortir du port de souffrance, c’est un baptême de l’eau, une fête valant consécration : il y a le chenal à franchir, le petit morceau d’Atlantique.
D’un côté, l’embarcadère à flanc de roche, qui conduit par un enfoncement de la muraille à l’une des portes de la Ville, avec l’enfilade des parois sous le ciel lavé, et la massivité des tours, herbe rase et terre battue pour seules couronnes. De l’autre, le lieu qu’on nomme le Passage, grand terre-plein parking, bordé de garde-corps qui lui donnent l’aspect d’une passerelle de paquebot.
À droite comme à gauche, les spectateurs que l’on étiquette entre nous « éléphants » se pressent pour suivre ma navigation. Ils ne font aucun pronostic. Ce que je déchiffre dans leur mutisme ? Un encouragement sacré. Je soutiens, sans qu’ils aient à demander rien, leur pente rêveuse et les élans qu’ils sentent remonter des sables de l’enfance. Les quelques mètres du bras de mer se métamorphosent par la puissance du regard en un détroit glorieux semé de courants mauvais, d’écueils et de tourbillons. La quintessence de Charybde et Scylla.
En poursuivant vers le Cochon, dans l’avant-goût du large, de son parfum très fort et de ses empoignades, je serai le nouvel Artaban. Je filerai vers les Glénan, fier d’avoir gagné comme jadis mes galons de Loup des Sept mers : j’aurai doublé l’équivalent d’un des trois Caps. Puis, très calme, je me dirigerai vers Horn ou vers Bonne-Espérance, selon l’humeur.

 

Christophe Hardy
Janvier 2009

 

 

Biographie de Christophe Hardy

 

Christophe Hardy est écrivain, poète, musicien, il publie depuis le début des années 1990, il réside et travaille à Paris – avec, pour l’écriture, des escales régulières en Bretagne (Concarneau) et dans le Vexin.

 

La Mise en pièces, récits en prose, 2004
Questions à don Quichotte (fantaisie bilingue français/espagnol, illustrations du peintre Hernando Vines, 2005).
Depuis 1994, publications régulières dans la revue POÉSIE (Paris), cette production poétique a donné lieu à un spectacle à la Maison de la Poésie (Paris, 1998).
L’auteur vient d’achever une fiction romanesque ; La Fatigue d’Hercule, il travaille actuellement sur une série de récits brefs dont le texte pour Œuvres vives fait partie. Il a signé plusieurs ouvrages sur la langue française ; deux dictionnaires thématiques : Les Mots de la musique et Les Mots de la mer, sur la littérature et la poésie ; La Fontaine ; Rousseau ; la comédie en France au XVIIIe siècle ; le poème en prose ; une anthologie de la poésie japonaise, sur la musique ; les opéras de Mozart, Franz Liszt. Pendant quelques années, a conduit des ateliers d’expression artistique en milieu scolaire (théâtre, poésie, fiction).