Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Anne Bihan - Saint-Nazaire

 

lecture sonore par Anne Bihan

 

VOIR OUESSANT

 

SN
Saint-Nazaire
47°16’ N – 002°12’ W.

 

Y revenir par la mer.
Attendre que le temps soit venu.
Cela peut prendre
une vie.

 

Y revenir par la mer.
Suivre ce grand voilier, l’oiseau pélagique
croisé à Dunedin, Nouvelle-Zélande ;
suivre ce fou croisé en approche d’Ouessant,
à la verticale du Fromveur, du Grand courant ;

 

la rejoindre par la mer, franchir
la pointe Saint-Gildas, le plateau de la Banche,
un instant se poser sur le phare du Grand Charpentier,
deviner au loin le fleuve et sur sa rive nord le Building,
les coulures de rouille sur le gris de la base sous-marine,
les maisons blanches orangées bleues du Petit-Maroc,
les grues portiques bassins à flot,
forme Joubert noire et rouge et rouille la coque à sec d’un vraquier,
plus loin à quai la haute silhouette d’un paquebot inachevé,
plus loin encore le pont sur le fleuve et même
le fleuve avant le pont.

 

– Nous prendrons le bac de Mindin, dit papa, la Loire ici est trop large pour un pont,
mais un jour on le construira, on est bien allé sur la Lune.

 

Y revenir par la mer
après 64 mois 20 jours de traversée.
Virtuelle trop virtuelle vue de la capitainerie du port ;
pourtant réelle, tangible, incessante.

 

– Avez-vous, questionnait Louis XVI à l’heure de monter sur l’échafaud, des nouvelles
de Monsieur de La Pérouse ? !!

Au bout de combien de temps un marin, un navire
sont-ils perdus disparus, corps et biens ?

 

5e équipier accueilli à bord de ce projet OEuvres vives le 14 septembre 2007, pourquoi n’avoir pas choisi d’écrire de mon port d’attache, Nouméa ? Je serais parvenue depuis fort longtemps à destination. Mais j’ai dit oui sans discuter à l’invitation qui m’était faite de mettre le cap vers le quartier maritime dont je m’étais absentée plutôt que d’évoquer celui où je me tiens.

 

Il est des consentements qui épuisent toute capacité à vivre ce à quoi ils acquiescent. Vous n’accédez plus à ce qui fut votre désir, trop grand ou trop incertain, ou peuplé de trop de fantômes. Il faut rompre, s’éloigner, aborder d’autres rives si l’on veut renouer un jour avec l’évidence qui, à l’instant de passer à l’acte, vous déserte. Ulysse arpente mers et îles, oublie ce qu’il cherche, cherche ce qu’il oublie, s’endort, meurt, renaît, de nouveau s’égare et c’est en étranger qu’il repasse la porte de sa maison.

 

Qui voit Ouessant voit son sang.

 

64 mois 20 jours.
Il m’aura fallu cette escale
à la tangente des eaux qui n’en finissent pas de se frôler,
sémaphore du Créac’h, Ouessant, quartier maritime de Brest,
pour franchir à nouveau la Ligne,
pour tenter de reconnaître à tâtons
l’empreinte de la seule ville qu’il m’arrive
vingt ans après l’avoir quittée
de tenir pour mienne :
Saint-Nazaire
inaliénable comme au creux du ventre
la courbure au goût d’amour et d’ombre
de l’autre lieu qui désormais me fonde.

 

Qui voit Ouessant voit son sang.

 

C’est en 1965 que nous sommes venus vivre à Saint-Nazaire.
Par la route.
Pont de la gare.
Avenue de la République jusqu’aux jets d’eau de l’Hôtel de ville.

 

C’est Versailles, dit maman.

 

Diagonale de l’avenue Léon-Blum vers le front de mer.
Premier tour du port.
Silos docks hangars chantiers ;
on y roule rit rêve s’y promène librement
port ouvert          ville ouverte
Aperit et nemo claudit.

 

Les eaux le long des quais, est-ce déjà la mer ? Encore le fleuve ? !
Mer ET fleuve, dit papa. L’estuaire ! En face, c’est l’Amérique !!

 

1965-1973          Été 1976          1981-1989          1990-1992
Ai appris à Saint-Nazaire,
grandi, aimé, écrit,
travaillé à Saint-Nazaire,
pleuré, désespéré, suis partie,
revenue, repartie, ai joui,
crié, douté et donné
la vie à Saint-Nazaire.

 

Qui voit Ouessant voit son sang.

 

Suis morte
deux fois morte à Saint-Nazaire.

 

7 octobre 1986
Hiver entier voix gelée du froid rongeant le corps
mort de mon père.

 

10 novembre 1997
Hiver entier sans se pardonner le froid rongeant le corps
mort de ma mère.

 

Qui voit Ouessant voit son sang.

 

Janvier 1993
Suis partie une fois encore de Saint-Nazaire, ai abandonné
ma mère, peuplé sa vie sans lui
de lettres          comme si ça suffisait ce roman
long courrier du quartier maritime de Nouméa
vers Saint-Nazaire.

 

Samedi 8 novembre 1997
C’est l’anniversaire de leur mariage ;
est-ce qu’elle fait le compte des onze années sans lui,
des cinq ans où moi, ses petits-enfants sommes loin d’elle ?
Téléphone.
Pour nous déjà c’est dimanche – téléphone – il fait soleil,
grand soleil côte Est de la Nouvelle-Calédonie.

 

Téléphone.

 

Nuit soir pluie chauffard ivre à Saint-Nazaire. – Maman est
dit la voix de mon frère, allongée sur le bord
du trottoir. Respire, respire encore,
mais c’est sans recours.

 

11 novembre 1997
Je reviens par les airs
trop tard mais reviens
ne retrouve que le corps
froid          son corps
séparé          son corps
de novembre          son corps
d’amoureuse séparée          son corps
depuis onze ans séparée          de son corps
à lui à Saint-Nazaire.

 

Ne retrouve          que ton corps
ma mère brisé fracassé sur le bord
d’un trottoir de Saint-Nazaire.

 

Ici reposent mes oeuvres vives.

 

Voir Ouessant, voir son sang :
il bat dans l’île et me ramène
– est-ce qu’il me ramène ? –
par la mer, à Saint-Nazaire.

 

Nouméa-Ouessant, 3 février 2013 © Anne Bihan

 

 

Biographie de Anne Bihan

 

Native de Bretagne, Anne Bihan s’envole pour la Nouvelle-Calédonie un jour de mai 1989. Sa vie et son écriture sont depuis profondément traversées par cet archipel d’Océanie dont elle partage durablement le destin, même si c’est Bréhat en Côtes d’Armor qui donne à son premier roman, Miroirs d’îles (Arcane 17, 1984) son paysage ; et Saint-Nazaire qu’explore Port-Nazaire (1986), l’une de ses premières écritures théâtrales.
Poète et dramaturge, auteure de nouvelles et d’essais divers sur les écritures océaniennes, une dizaine de ses pièces ont été créées en scène en Bretagne et Océanie, dont certaines publiées aux Éditions Traversées. Son recueil Ton Ventre est l’océan (Éditions Bruno Doucey, 2011) a été lauréat du prix de poésie Camille Lemercier d’Erm 2012. Nombre de ses textes sont par ailleurs publiés en revue – poésie, nouvelles, essais –, et dans des ouvrages collectifs (Au nom de la fragilité : des mots d’écrivains, Érès, 2009 ; Nouvelles calédoniennes, Vents d’ailleurs, 2012, etc.).
De janvier à avril 2013, elle est en résidence d’écriture au Sémaphore du Créac’h, sur l’île d’Ouessant.

 

Liens
www.lehman.cuny.edu
www.ecrivains-nc.net
www.livre-insulaire.fr