Vincent Leray – Oeuvres vives – Zoomorphie – Matière sensible

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Alain Freixe – Sète
L’homme-qui-cherchait-à-voir

 

1-

 

Il venait de porter le sang entre caparutxas noirs et rouges, misteris et goigs, ces voix des joies douloureuses, aussi noires que le crêpe des voiles sur les tambours, laissant voir des souliers ferrés qui rendaient encore plus rouges les filets de sang qui coulaient aux pieds nus de quelques pénitents. Il s’était habillé d’ombre. Et c’est défiguré qu’il avait pris la route des étangs. Vers Sète.

 

2-

 

Il est des lieux où peut naître dans le corps rompu par trop d’errances le désir d’en finir avec les routes de mer et leurs remous, celles de terre et leurs désordres. Cette île singulière, qu’elle fût nommée Settim par les phéniciens ou Cetus par les romains, qu’elle fût nommée pour ce qu’elle était , une hauteur boisée, ou déjà métaphorisée en cétacé échoué, Cette ou Sète aujourd’hui, ouverte à tous les vents, déchirée d’eaux et de paroles, ce port où se jette le canal du Midi n’était à mes yeux qu’un de ces lieux où finit la terre, lieux où disparaissent, anonymes parmi les grands secrets, les fous du face à face.

 

3-

 

Il était arrivé par la pointe courte. Et c’est au travers de filets déchirés, pendus hagards à des piquets tordus, qu’il avait aperçu cette terre d’entre deux eaux, deux eaux salées : une, libre de mer ; l’autre, prisonnière des sables de l’étang. Méditerranée et Thau.
Le ciel, la terre, deux lignes qui certains jours n’en faisaient plus qu’une, épaisse et lourde d’incertitude, tramée d’inconnu.
L’île des grands poissons n’était pas faite pour lui. Il partirait. Ses yeux le disaient pour lui, ce qu’ils cherchaient n’était pas ici.

 

4-

 

Trop de morts déjà en nous. Trop de morts pour un voyage. J’avais préféré ne pas appareiller. Me tenir à quai. Les regarder passer quand ils s’arrachent des brouillards du mouillage. Et passent perdant peaux et épaisseur. Morts divisés ici par l’argent sur les deux versants du Mont Saint-Clair : les riches, côté mer ; les pauvres, côté étang. Morts, lavés de vie. Sans visage. Ombres creusant le clapot du silence de leur défilement. Autant de places vides où déposer les silences de ma vie en alarme comme entre le blanc du ciel et le blanc du sol hésitaient les flocons quand l’hiver était à la neige. J’avais  désencombré un espace. Décidé à maintenir nue et propre la déchirure, cette porte du cœur. Par où passer pour d’autres voyages.

 

5-

 

Evasion. Fuite. Quête. Eperdue toujours. De quoi traverser. Sortir. C’est pour cela qu’il était parti. Décidé de ne plus faire bonne figure. De s’habiller d’absence. Devenu comme un ailleurs déjà qui marchait immigré dans l’ici.
En ville, on dit « courir les rues » ; à la campagne, « courir les chemins » ou « courir les bois » ; ici, on attend de « courir les mers ». Et tout le monde sait que ce n’est pas courir. Mais aller. Aller loin. Aller jusqu’à se perdre s’il le faut pour la voir sa baleine blanche.
Il hantait les quais ou s’égarait entre la mer, assoupie dans les vagues de son toit tranquille et l’étang aux eaux blanches, guettant tous les départs.

 

6-

 

Depuis une semaine, c’est ici le royaume du vent. Personne sur la flèche littorale tant le sable vole. Fouette. Pique. Tramontane, vent sauvage. Et qui en sait la langue ?
On marche entre mer et étang. On marche dans le vent. Face au vent.. Fendant l’air, on est fendu par lui. On se souvient alors des mots du poète de Namur qui nous disait bâtis sur une colonne absente où il soufflait un vent terrible. Ce vent qui donne ici ses formes à la lumière. Avant qu’elle ne claque. Nuage sur Nuage.

 

7-

 

Mais comment donc voyez-vous les choses, avait demandé l’homme-qui-cherchait-à-voir? Mais je ne vois rien, justement, lui avais-je répondu avant de me surprendre moi-même à oser cette injonction : mûrissez donc cette question et le trouble qui l’accompagne : comment prendre vue sur ce qui ne se voit pas, sur ce qui reste hors sens excepté dans ses effets. Comme le vent. Sans visage mais donneur de visages. Ainsi de la lumière sur les pierres.
L’homme-qui-cherchait-à-voir était déjà loin. La source seule lui importait. Celle qui restait dans le noir. Ce soleil souterrain des couleurs quand éruptives, elles semblent trouer leur support. Et que le dedans paraît ruisselant au dehors où l’on dit que tout se voit jusqu’à la mort en marche dans l’affirmation inexorable de la vie.

 

8-

 

Il pleut sur les eaux. La mer, l’étang ont disparu dans le gris et l’oblique de l’averse.
Il y a quelque chose dans ce qui tombe – pluie ou neige aussi bien – que je ne vois pas et dont je crois que c’est pourtant là-dessus qu’il faudrait s’appuyer. S’adosser serait mieux.
Pour qu’entre la lumière, il faut au moins un ras de porte, une meurtrière biseautée dans les murailles, une faille dans la roche, une trouée de bleu dans un ciel que quitte l’orage.
Avec la pluie, c’est la nuit qui tombe. Une nuit blanche et continue, terriblement régulière où l’oiseau perd ses ailes et l’arbre ses branches.
Etrange lumière de quelque chose qui manque et qui pourtant est passé. Passe toujours en inscrivant non le manque mais le passage. Prêter le corps des mots à ce fantôme, un poète le pourrait.

 

9-

 

J’avais tant de fois plissé les yeux. Pour voir. Tenter de voir. Dehors. Dans les brumes. Ce que l’on croyait qui était voir.
J’ai tant de fois accommodé. Remonté ici, abaissé là. Fait bouger la courbure. Tant de fois ajusté le battant à la porte, en prenant soin d’éviter les grincements des ongles sur les pentures.
J’ai tant de fois fait fente. Pour voir ce qu’enfin on allait voir. Allez ! Tant de fois joué sur mes paupières, mâchoires tactiles pour piéger la couleur du chien qui s’enfuit. Tant de fois que j’ai fini par me prendre dans le jour.
Dans l’attente non d’une issue au loin perdue, ce port cherché par mon ami pauvre en figure mais dans celle d’un instant, éclair de durée qui saigne le temps comme ce trou d’air dans le corset du ciel que lace l’horizon, ou cette limpidité du vent quand il passe, cette odeur du soleil sur les herbes de l’été, ou ce qui reste dans l’air après la pluie ou la neige . Si vivre en compagnie de ces passantes, suivantes suspendues du monde, n’est pas une issue. Une sortie. Dernière, j’entends. Si après le mur sapé ou percé, c’est un autre mur. Entre les murs, du moins des passages comme des courants d’air. Pour respirer. Et avancer. Toujours un peu. Dans le tâtonnement des pas quotidiens.

 

10-

 

Mais il croyait à la mer. Aux grandes enjambées marines. Aux traversées. Comme d’autres avaient cru à la baleine blanche ou au marin de Gibraltar. Il croyait à l’arrivée. Pouvoir crier « terre ! ». De l’autre côté. Le but qu’il poursuivait, il l’ignorait.
Il partirait. La masse sombre de l’aube l’engloutirait, lui et son cargo de fortune. Jusqu’à un jour prochain. Un autre port. Une autre escale. D’où il lui faudrait partir encore. On ne pénètre ni on ne franchit la mer. Surtout si c’est arriver à tout prix que l’on veut !

 

11-

 

Sur les hauts de La Gardiole, après les paliures et le sang séché à même la peau, le croirez-vous, il y eut l’oiseau du soir. Eh bien quand l’air porte l’oiseau, quand l’oiseau est sans ailes, croix au ciel, l’air le traverse.
C’est cela que j’ai vu, un oiseau troué d’air. Puis le ciel sans trace. Sans plaie. Sans cicatrice.